Tout le monde en même temps, prudemment

Un disque attendu: le 3e d’Émile Bilodeau, «Petite nature».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un disque attendu: le 3e d’Émile Bilodeau, «Petite nature».

On a déjà fait « le tour du grand bois » avec Édith Butler et Lisa LeBlanc, en pleine canicule historique. Très possiblement le disque de l’année. C’était trop bon pour attendre plus longtemps, s’est-on dit. Le fait est que les disques de l’automne se sont bousculés au portillon tout l’été : les démos de Mara Tremblay, les doux disques de Josianne Paradis et Philémon Cimon, la bringue de Salebarbes, le somptueux Martha Wainwright, du Kanye West, du Lorde, l’événementiel deuxième Billie Eilish, sans oublier le coffret anniversaire d’All Things Must Pass de feu George Harrison et le retour d’Abba après 40 ans.

Pas de risque à prendre. Chez les commerçants, on a sorti les bébelles de Noël fin juillet, on en sera bientôt à la Saint-Valentin. L’industrie du disque, plus qu’échaudée, ébranlée, fissurée dans ses fondations mêmes, tente pareillement de colmater les pertes passées et à venir des tournées encore et toujours menacées de reports, annulations et autres désistements. Qui dit vagues successives, dit érosion. Il faut sauver la planète… musique.

 

Les débordements de septembre

À l’usure, on répond par le neuf. Allez les disques, toutes vannes ouvertes. Les nouveautés déferlent. Septembre déborde. À l’honneur, la royauté country : Paul Daraîche et Renée Martel (Contre vents et marées). Des disques plus qu’attendus, annoncés depuis le mésozoïque : le troisième d’Émile Bilodeau (Petite nature), l’imprévisible suite des aventures d’Hubert Lenoir (je vous donne le titre en mille : PICTURA DE IPSE : Musique directe), le Grand voyage désorganisé de Patrice Michaud, entre lesquels tenteront de se faufiler Tristan Malavoy, Chloé Lacasse, Steve Veilleux, The Franklin Electric, Ada Lea, Brittany Kennell, Pantomime, Nicola Ciccone et… les revenants de Men Without Hats.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le «Grand voyage désorganisé» de Patrice Michaud paraîtra le 24 septembre.

S’ajoutent, dans des registres fort différents, un Metallica de reprises, un Sufjan Stevens avec Angelo De Augustine et l’increvable Lindsay Buckingham, entre autres. Nombreux autres. Innombrables autres. On aura aussi, après des mois de signes avant-coureurs, le nouveau Whitehorse. Une vraie récompense. Essoufflés ? Réjouis ? Exsangues ? Dites-vous que c’est là un survol, voire un aperçu.

La multiplication des occasions (et parfois la surprise)

Chacune de ces sorties est l’usufruit d’un travail en amont, de plus en plus amont, et de plus en plus étapiste. Modèle d’affaires type : on a d’abord eu une chanson, sortie surprise le plus souvent, assortie d’un communiqué, d’un clip ; longtemps après, on obtient une deuxième chanson, un deuxième clip ; un troisième… un quatrième… Topo familier ? Oui, vague après vague. Ô vertige, on ose lancer un microalbum de cinq ou six titres. Ou plusieurs, bien espacés. Puis, enfin, une couple d’années-lumière plus tard, le soleil est atteint par les courageux aventuriers de la mise en marché : l’éblouissant album ! On l’aura mérité, le Bilodeau nouveau !

À l’opposé, on assiste de plus en plus souvent à la totale surprise : un Taylor Swift ici, un Billie Eilish là. Du jour au lendemain, les deux premiers nouveaux titres d’Abba faisaient irruption dans nos vies jusque-là sans histoire. Surgiraient de nulle part un nouveau Beyoncé, un Rihanna, un Red Hot Chili Peppers ou (prière à genoux) un disque des Zombies qu’il y aurait des feux de joie sur la Toile.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les incontournables ne seront pas contournés. Octobre ramènera Coeur de pirate, dont l’année 2021 fut chargée!

La salle d’exposition encombrée

C’est là qu’on en est. Pas tellement le choix dans l’approche, et trop de choix dans le cheptel. C’est peu de dire que le partage de la tarte sera, plus que jamais, inégal. Inévitablement injuste. C’était vrai au temps d’Oscar Thiffaut et de la Poune, direz-vous (ou à l’époque des succès de Men Without Hats, selon votre mesure du lointain), mais le goulot d’étranglement rapetisse en même temps que les voies d’accès se multiplient. Tout le monde passe, personne n’est assuré de se rendre. Une plateforme n’est pas une destination, plutôt une salle d’exposition encombrée. On trébuche dans les poufs.

 
Photo: Télé-Québec «Isa», de Zaz, sortira le 22 octobre.

Certes, les incontournables ne seront pas contournés. Octobre ramènera Zaz, on veut du Zaz. Un double disque de Sheila avec ça ? D’Alexandre Désilets à Bon Enfant, d’Anik Jean à Cœur de pirate, et ainsi de suite jusqu’à l’étonnant supergroupe au nom imprononçable — Axlaustade ! — alliant Jonathan Dauphinais, Dumas et Francis Mineau de Malajube. Néo-grunge, nous dit-on. De nos voisins de l’autre côté de la frontière interdite au quidam en goguette, des camions et avions passeront, tous pleins de Coldplay, de Lady Gaga et Tony Bennett, d’Elton John avec une ribambelle d’invités.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir De novembre, on retient le nouvel album de Gilles Vigneault, «Comme une chanson d’amour», réalisé par Jim Corcoran.

De novembre, on retient déjà deux phares dans les jours raccourcis : le nouvel album de notre Gilles Vigneault national, intitulé Comme une chanson d’amour et réalisé par le très minutieux Jim Corcoran. Oui, ce sera beau, en doutez-vous ? Pareillement, on a immensément confiance en Robert Plant et Alison Krauss réunis, le temps d’un séjour dans la belle maison folk’n’roll de l’Amérique. Le titre est plus qu’approprié : Raise the Roof. Faudra calfeutrer, après : une avalanche d’albums de Noël est si vite arrivée.

Les Beatles, ainsi soit-il

Ce sera, une fois de plus (et sans doute la der des ders), l’automne des Beatles : le coffret de dix disques Let It Be (en configurations de luxe, super de luxe, ou méga ultra super de luxe aux enzymes), juste avant la diffusion du documentaire Get Back de Peter Jackson (version king size à bout filtre : trois fois deux heures, sur Disney+). Les extraits diffusés nous ont plus que titillés : on attend l’impossible. Les observateurs — et collectionneurs de bootlegs — trouvent déjà qu’il manque encore beaucoup de matériel essentiel dans la liste de titres du coffret. Où est la version bluesée de Love me Do ? Les Commonwealth, Enoch Powell, Shakin’ in the Sixties, Watching Rainbows et autres improvisations dignes d’exister au grand jour ? Et la performance sur le toit d’Apple, qui devait occuper tout un CD ? Veto de Disney ? On en reparlera.



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