On danse partout sur la planète, sauf à Montréal

Le 9 juillet dernier, les boîtes de nuit de France ont rallumé leurs systèmes de son à certaines conditions (passeport vaccinal exigé, capacité limitée, personnel masqué).
Illustration: holasoyka Le 9 juillet dernier, les boîtes de nuit de France ont rallumé leurs systèmes de son à certaines conditions (passeport vaccinal exigé, capacité limitée, personnel masqué).

Malgré la quatrième vague, nous renouerons avec la culture cet automne. Au Québec, cinémas, théâtres, musées et salles de concert sont autorisés à accueillir des spectateurs adéquatement vaccinés, avec cependant quelques restrictions, dont des jauges réduites. Un semblant de retour à la normale… sauf pour les discothèques, qui s’estiment abandonnées par les décideurs au moment où pratiquement tous les autres secteurs d’activité reprennent vie. À quand un sain retour de la danse récréative ?

La Salsathèque, véritable institution des nuits montréalaises depuis 40 ans, a accueilli ses premiers clients en 18 mois le week-end dernier. Mais personne n’a dansé en raison de cette phrase écrite dans un décret émis par les autorités provinciales en juin 2020 : « Dans les pièces et terrasses visées par un permis autorisant la vente ou le service de boissons alcooliques pour consommation sur place […] la pratique de la danse est interdite. » Aux commandes des platines durant ce week-end de retrouvailles, DJ Dany-O a joué de la salsa, du reggaeton, du latin trap et du merengue pour un public demeuré assis en groupes d’un maximum de dix personnes autour de tables installées sur la piste de danse. « J’avais décidé de rouvrir dans l’espoir que les mesures seraient assouplies — nous, on croyait qu’en annonçant le passeport vaccinal, ils allaient nous permettre d’accueillir des gens pour danser, même si c’est à capacité limitée [à 50 %]. Mais ils ne nous ont rien donnés du tout ! » déplore Maxi Fernandez, patron de la Salsathèque, qui compte malgré tout ouvrir ses portes à nouveau ce week-end. « Depuis 18 mois, je perds de l’argent ; en ouvrant, je n’en ferai pas, mais j’espère limiter mes pertes… »

« Je sens que l’automne sera encore sombre pour nous, avec toutes les infos qu’on reçoit à propos du [variant] Delta et avec les mesures qui demeurent contraignantes », anticipe Jonathan Gagnier, copropriétaire du Salon Daomé, petite boîte de nuit du Plateau Mont-Royal fréquentée par les amateurs de bon house. Fermé depuis le 15 mars 2020, le Daomé a rouvert ses portes il y a deux semaines, le temps d’une conférence de presse durant laquelle la mairesse Valérie Plante a annoncé un investissement de 600 000 $ à l’organisation MTL 24 / 24 pour la relance de la vie nocturne. « On veut soutenir l’écosystème nocturne pour que, quand ça va rouvrir, il y ait déjà une énergie », déclarait alors la mairesse.

 

Ces temps-ci, l’énergie des boîtes de nuit est à zéro. Personne dans le milieu ne sait quand ça va rouvrir ni quelles conditions précises doivent être réunies pour que l’assouplissement des règles sanitaires finisse par leur être clément. Questionnée à ce sujet, la Direction régionale de santé publique de Montréal a répondu au Devoir être en train de « travaille [r] avec les promoteurs d’événements afin de s’assurer que leur protocole respecte les mesures et les décrets mis en place par le gouvernement », nous renvoyant aux ministères de la Santé et des Services sociaux et de la Culture concernant un hypothétique plan de déconfinement des discothèques.

« Le problème, c’est que ça danse partout sur la planète, sauf à Montréal ! » se désole Jonathan Gagnier. Le 9 juillet dernier, les boîtes de nuit de France ont rallumé leurs systèmes de son à certaines conditions (passeport vaccinal exigé, capacité limitée, personnel masqué), mais une première étude publiée par Santé publique France à la fin juillet faisait état d’une recrudescence des cas d’infection dans les boîtes de nuit et les bars.

Deux semaines plus tard, la Grande-Bretagne permettait aux clubs de reprendre leurs activités. New York et Toronto (depuis la mi-juillet) aussi autorisent les soirées dansantes — mais masquées, en ce qui concerne la capitale ontarienne. Depuis le week-end dernier, Berlin, capitale des musiques électroniques européennes, accueille à nouveau les « clubbeurs », vaccinés ou guéris de la COVID-19, sans imposer le port du masque.

« Dans toutes ces villes, on a décidé que le passeport sanitaire servirait à quelque chose ; ici, le passeport n’est qu’une mesure contraignante supplémentaire, même pour les bars et les restaurants, constate Gagnier. À quoi ça sert, alors, si tout le monde est vacciné ? On accepterait d’ouvrir à capacité réduite, même de danser en portant un masque — ce serait plate, mais ce serait mieux que rien. »

Les propriétaires de discothèques et leurs clients espéraient que l’imposition du passeport permettrait les soirées dansantes « comme c’est le cas à travers le monde, mais ce passeport ne permettra pas l’allégement des mesures sanitaires, et personne ne veut s’engager sur une cible ou un calendrier », dit Mathieu Grondin de MTL 24/24, ajoutant néanmoins avoir senti une « certaine ouverture » dans cette direction lors de ses discussions avec la Direction régionale de santé publique de Montréal « Comme depuis le début de cette crise, le milieu a toujours été mis devant des faits accomplis, comme ce fut le cas pour cette annonce du passeport, trois semaines avant son imposition. Nous, ce qu’on aimerait, c’est un peu de prévisibilité. »

Stigmatisation

Rue Laurier, le Datcha a ouvert ses portes en se pliant aux mesures sanitaires. « J’y suis allé il y a trois semaines, raconte Grondin. Nous étions une quarantaine, tous assis, sans masques. On parlait et on buvait pendant que le DJ jouait. J’ai eu cette réflexion : enlève la moitié des tables, demande à ces gens de porter un masque en dansant, qu’est-ce qui est plus sécuritaire ? Des gens masqués qui dansent ou des gens sans masques qui parlent ? J’ai un peu de difficulté à comprendre la logique derrière tout ça. Je me demande aussi s’il n’y a pas une certaine stigmatisation, des préjugés par rapport à une telle activité, comme ce fut le cas au début de la pandémie à propos des jeunes et des activités nocturnes. »

« Je trouve ça discriminatoire », tranche Mighty Kat, musicienne et DJ, qui estime que le milieu des boîtes de nuit, artistes et danseurs, a eu le dos large pendant cette pandémie. « On nous pointe souvent du doigt comme si on aimait juste boire, danser et écouter de la musique. On pense juste au côté party, sans voir les bienfaits des activités nocturnes, ne serait-ce que sur l’aspect de la santé mentale. Les gens ont besoin de sortir, de se voir, de se défouler » et ainsi oublier pendant quelques heures les tracas quotidiens.

« Aujourd’hui, les centres commerciaux sont bondés, mais en ce qui nous concerne, on n’est pas capables de trouver une façon de rendre la situation viable. […] On nous a oubliés dans tout ça », dit la DJ qui, pendant la pandémie, a fait œuvre utile en diffusant en direct les vendredis soir sur la plateforme Twitch son Purr Club Social, où elle continuait à mixer les disques, souvent en compagnie des collègues DJ de Montréal. « J’ai compris que ce que je fais depuis 23 ans, être DJ, ça fait du bien aux gens — ce n’est pas juste du party, c’est un baume pour la santé mentale. »



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