Le chef d’orchestre et de choeur suisse Michel Corboz s’éteint à l’âge de 87 ans

Homme lumineux, d’une grande intelligence et d’un humour vif, Michel Corboz avait le don de transcender les chanteurs qu’il dirigeait, d’une parole en répétition, d’un regard ou d’un sourire en concert.
Photo: Ensemble vocal Lausanne Homme lumineux, d’une grande intelligence et d’un humour vif, Michel Corboz avait le don de transcender les chanteurs qu’il dirigeait, d’une parole en répétition, d’un regard ou d’un sourire en concert.

Fondateur de l’Ensemble vocal de Lausanne, le Suisse Michel Corboz, grand prêtre de la musique chorale, est décédé jeudi d’un arrêt cardiaque, âgé de 87 ans.

Pour un amateur de musique chorale et de musique sacrée, voir partir Michel Corboz, c’est se souvenir de jalons discographiques qui ont marqué des générations de mélomanes. Pour un choriste qui a eu le privilège de vivre sous sa direction ses premiers grands vertiges musicaux, c’est dire adieu à un grand maître dont la marque est aussi indélébile que celle d’un Carlo Maria Giulini.

Les deux Michel

Michel Corboz était un mystique du sens, de l’alliance de la voix et du mot. Le cadre de cette éloquence était une grande noblesse et une douceur humaniste enchâssées dans un irrésistible élan.

Corboz ne faisait pas partie d’un mouvement, baroque, par exemple. Mais avant les baroques, dans les années 1970 ses Bach, ses Vivaldi, ses Monteverdi et Charpentier étaient plus transparents, plus évocateurs que ceux vus par le prisme du romantisme.

Corboz réfléchissait, mais surtout, il ressentait, avec sa passion musicale : comme son Requiem de Brahms, son Requiem de Fauré, immensément consolateurs et placés sous le signe de l’espoir de la rédemption, étaient justes dès avant les années 1980, alors que la majorité des interprétations en étaient pompeuses.

Michel Corboz n’a pas fait de grande carrière de chef international. Il rayonnait à travers ses disques et, en concert, principalement en Europe et en Amérique du Sud. Peut-être une gestique de chef de chœur l’a-t-elle desservie ? Ou son amour démesuré du chant choral faisait-il que les orchestres professionnels se sentaient accompagnateurs de l’objet principal de sa passion.

La carrière de Michel Corboz est indissociable de celle de Michel Garcin, le directeur artistique d’Erato qui l’engage en 1964. Les deux Michels s’entendent comme larrons en foire et Garcin confie à Corboz les gros canons du répertoire vocal baroque : Messe en si, Magnificat et Passions de Bach ; Selva morale e spirituale, Vêpres et Orfeo de Monteverdi, avec l’inoubliable Eric Tappy. Puis Corboz impose chez Erato une version alors de référence du Requiem de Fauré, où le solo de soprano est chanté par un jeune garçon. Lors des auditions comparées de la Tribune des critiques de disques, sur France Musique, Corboz rafle régulièrement la mise.

La précision le gifle

À partir des années 1980 l’avènement du mouvement baroque détourne quelque peu l’attention de son travail. Il enregistre pourtant quatre disques de référence : le Requiem de Duruflé, Christus de Mendelssohn, la Petite Messe solennelle de Rossini et la Cantate de Noël de Honegger. Après l’achat d’Erato par Daniel Toscan du Plantier et l’implosion de la philosophie et politique éditoriale du label, Corboz n’a plus sa place chez Erato et enregistre notamment chez Cascavelle, une étiquette suisse. Ses ultimes témoignages, dont un Requiem de Fauré (version originale) de référence seront publiés entre 2005 et 2011 par Mirare.

L’outil musical de Michel Corboz est l’Ensemble vocal de Lausanne qu’il a fondé en 1961. L’orchestre des enregistrements Erato est fréquemment celui de la fondation Gulbenkian, puis l’Ensemble instrumental de Lausanne.

Homme lumineux, d’une grande intelligence et d’un humour vif, Michel Corboz avait le don de transcender les chanteurs qu’il dirigeait, d’une parole en répétition, d’un regard ou d’un sourire en concert.

Ennemi de la grandiloquence il est allé aux racines de la musique et ce n’est pas un hasard que son nom restera attaché au Requiem de Fauré ou à l’oeuvre sacrée de Mendelssohn, dont, comme Frieder Bernius ou Claus Peter Flor, il magnifiait l’éloquence.

On peut comprendre par opposition ce qui touchait dans l’art de ce grand maître trop méconnu à travers une déclaration rappelée par notre confrère Julian Sykes dans son hommage à Corboz publié par Le Temps à Genève : « La précision de certains chefs – notamment John Eliot Gardiner – me gifle. J’admire, je pourrais les jalouser, disait-il, mais ils ne me font pas rêver. »

Le chef savait être précis. Mais tel n’était pas le but. Le sens de la musique, son élan donnaient à son art cette vibration qui touche nos cœurs. Cette alchimie-là ne connaît ni écoles, ni modes.

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