Compositeur et conscience politique

Le compositeur Míkis Theodorákis
Photo: Angelos Tzortzinis Agence France-Presse Le compositeur Míkis Theodorákis

Míkis Theodorákis est mort à l’âge de 96 ans à Athènes, a-t-on appris jeudi. Au-delà de son legs musical rendu immortel par la composition de la musique du film Zorba le Grec, le plus célèbre des compositeurs grecs fut un symbole de toutes les résistances.

« Míkis était notre histoire », a déclaré jeudi le premier ministre grec, Kyriákos Mitsotákis. « Míkis Theodorákis passe maintenant dans l’éternité. Sa voix a été réduite au silence. Et avec lui, tout l’hellénisme a été réduit au silence », a ajouté le dirigeant, qui a décrété trois jours de deuil national avec effet immédiat.

La stature de Míkis Theodorákis dépassait très largement celle du musicien qui avait fait l’objet du dernier disque symphonique de la longue et légendaire saga de Charles Dutoit et l’Orchestre symphonique de Montréal avec Decca.

Emprisonné, torturé

Theodorákis fut un homme de convictions, engagé politiquement. Communiste, jeune résistant pendant l’occupation nazie, il fut arrêté et torturé pendant la guerre civile grecque qui suivit la Deuxième Guerre mondiale. Il n’était évidemment pas connu alors.

Il en allait tout autrement après Zorba le Grec et un premier mandat parlementaire (1964), dans les années noires 1967-1974, où il fut le porte-parole des opposants à la dictature des colonels. « Mon pays, c’est l’homme ; c’est là où il y a des hommes libres, pas aliénés. Toutes les compositions de cette époque étaient inspirées par le malheur tombé sur notre pays », déclarait-il le 2 janvier 1971 à la télévision française, une entrevue rediffusée jeudi par l’Institut national de l’audiovisuel.

Exilé en France de 1970 à 1974, il voulait prouver par ses compositions sa « volonté d’être libre » et « en appeler à tous [ses] compatriotes de se battre pour la restauration de la démocratie ».

L’œuvre gigantesque de Theodorákis englobe tous les genres de musique, de la chanson engagée au ballet, en passant par la symphonie et les musiques de film. C’est évidemment à Theodorákis que revint l’autorité de signer celle du chef-d’œuvre de Costa-Gavras, Z, film réquisitoire (1969) contre la dictature des colonels. Mais pour ce faire, Theodorákis, qui croupissait alors en prison, dut demander à Costa-Gavras de puiser dans son œuvre.

C’est en gagnant la France le 13 avril 1970, où il créa le Conseil National de la Résistance (EAS), qu’il découvrit la trame sonore de Z, qui avait entretemps glané le Prix du jury à Cannes, remporté un Golden Globe, et qui venait d’obtenir la semaine précédente l’Oscar du meilleur film étranger.

Contre le racisme intellectuel

Si Theodorákis passa par toutes les formes musicales, c’est parce qu’il combattait le « racisme intellectuel ». « C’est une blague, une honte, de dire qu’il y a un art pour les hommes cultivés et un autre art pour les gens. L’art c’est pour tout le monde », disait dans l’entrevue précitée de 1971 celui qui proclamait : « Mon idéologie, c’est l’homme. »

Míkis Theodorákis sera élu plusieurs fois au Parlement grec et nommé ministre entre 1990-1992. Après son retrait de la vie publique, il restera engagé politiquement. Il y a dix ans, pendant la crise financière en Grèce, il manifesta contre les mesures d’austérité imposées par les créanciers du pays (Banque centrale européenne, Union européenne, Fonds monétaire international). Il était alors aux côtés d’Aléxis Tsípras, leader de l’opposition de gauche (Syriza), qui a déclaré jeudi sur les réseaux sociaux : « Míkis a apporté de la lumière à nos âmes. Il a marqué avec son œuvre la vie de ceux qui ont choisi la route de la démocratie et de la justice sociale. »

Musicalement, l’œuvre de Theodorákis, élève d’Eugène Bigot et d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris, est largement à redécouvrir. Avant la dictature des colonels, son parcours est à la fois très classique (quatuors, symphonie, concerto pour piano, ballets) et cinématographique. La menace d’une dictature de droite (1963-1967) fait monter en lui une fibre patriotique. Il se détourne de la musique pure et cherche des textes grecs à mettre en musique. Chansons et oratorios deviendront ses genres de prédilection. Lors de son exil, il fera à Paris des rencontres majeures comme celle de Pablo Neruda avec à la clé l’oratorio Canto General. Les années post-exil verront la création du ballet Zorba et de plusieurs cycles vocaux, symphonies et opéras.

Les œuvres de Theodorákis ne se sont pas vraiment imposées dans les répertoires des orchestres et institutions, comme si la dimension du personnage politique avait nui au créateur. Dans les années 1980, on pensait que la 3e Symphonie, une généreuse symphonie vocale et chorale avec des ostinatos à la manière de Carl Orff, allait faire son chemin. Il n’en a rien été. Pour faire connaissance avec son œuvre, qui évoque, avec d’autres épices, la générosité colorée et un peu grandiloquente de Khatchatourian, on écoutera, le ballet Zorba, la Rhapsodie pour violoncelle et orchestre, l’oratorio Canto General et la 3e Symphonie. Le « Bartók grec » (au sens de mélange de musique du folklore et de musique savante raffinée) est bien davantage Nikos Skalkottas (1904-1949) que Míkis Theodorákis.

L’ombre

Ces dernières années, l’aura de Míkis Theodorákis a été ternie par diverses polémiques sur des propos jugés antisémites. Ce débat a commencé en 2003 lors de considérations publiques sur le conflit israélo-palestinien, Theodorákis jugeant — sans qu’aucun des politiciens grecs qui l’entouraient ne réagisse, ni sur le moment ni a posteriori — que les Juifs sont « à la racine du Mal ». Les points de vue complets de Theodorákis sont exposés dans l’entrevue du journaliste israélien Ari Shavit, qui a passé 4 jours avec le compositeur en 2004, texte alors publié dans le quotidien israélien Ha’aretz.

Le sujet rebondit en 2011 lorsque Theodorákis déclara : « Les Juifs américains sont derrière la crise économique mondiale qui a aussi touché la Grèce. » Le tollé qui s’ensuivit amena l’Autriche à retirer son œuvre Trilogie de Mauthausen de sa Journée de commémoration de l’Holocauste. Fondée sur des poèmes de Iakovos Kambanellis, survivant du camp de Mauthausen, la Trilogie avait notamment été jouée en tournée par Zubin Mehta et le Philharmonique d’Israël, et dirigée par Theodorákis aux côtés de Simon Wiesenthal à Mauthausen en 1995 pour le 50e anniversaire de la libération du camp.

Theodorákis s’est toujours défendu de tout antisémitisme, en référant à ses actes de guerre : « Me qualifier de raciste et d’antisémite n’est pas une simple calomnie, mais l’expression de la pire bassesse morale », écrivait-il en 2012.

Avec l’Agence France-Presse

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