Le pari gagnant d’Orpheus

À la veille du 50e anniversaire de l’Orpheus Chamber Orchestra, Deutsche Grammophon publie une somme réjouissante totalisant 55 CD.
Photo: Orpheus À la veille du 50e anniversaire de l’Orpheus Chamber Orchestra, Deutsche Grammophon publie une somme réjouissante totalisant 55 CD.

Deutsche Grammophon publie un coffret inaccoutumé puisque consacré non à un soliste ou à un chef, mais à un orchestre : l’Orpheus Chamber Orchestra. L’occasion de faire le point sur une belle et originale aventure. Le monde à l’envers. Un pari improbable. Un orchestre sans chef. Voilà l’idée qui présida au printemps 1972, à New York, à la constitution d’Orpheus.

On n’imagine pas un orchestre sans chef, puisqu’il faut quelqu’un pour prendre des décisions et mener un groupe. A contrario, l’une des plus belles qualités que l’on puisse attribuer à un orchestre est de faire de la musique de chambre élargie, avec une écoute mutuelle attentive entre les pupitres, un vrai dialogue.

L’idée d’un orchestre sans chef était un peu folle, mais part de la musique de chambre et de sa formation reine, le quatuor à cordes. Au lieu d’imaginer un orchestre de chambre comme un mini-orchestre symphonique, avec un chef, Orpheus s’est donc perçu et constitué comme un quatuor élargi. Restait à savoir si la démocratie en musique fonctionnerait longtemps et si elle donnerait de bons résultats.

À la veille du 50e anniversaire d’Orpheus, Deutsche Grammophon, qui a produit avec cet ensemble des disques entre 1982 et 2001, publie une somme réjouissante totalisant 55 CD.

Instigateur d’Orpheus, le violoncelliste Julian Fifer s’exprime dans la notice sur les débuts de l’ensemble et se souvient que le premier concert, en mai 1972, à l’église presbytérienne de Broadway, sur la 114e Rue à Manhattan, avait rapporté 71 dollars. « L’idée était d’apporter la musique directement aux personnes qui n’avaient ni les moyens ni l’intérêt d’assister à des concerts », raconte M. Fifer.

« D’une certaine manière, cela reflétait l’époque, animée en partie par les valeurs anti-establishment des protestations contre la guerre au Vietnam. […] Orpheus a été créé à une époque où les coopératives alimentaires et la vie en communauté étaient en vogue. Ces préceptes sociaux ont fortement influencé l’approche coopérative de l’ensemble, qui a toutefois mis des années à se formaliser et à se systématiser », reconnait-il.

Il est amusant d’apprendre qu’au début, chaque instrumentiste pouvait interrompre une répétition à tout moment pour donner son avis sur l’interprétation ou un phrasé. Commentaire du violoncelliste fondateur : « Le processus pouvait s’avérer relativement improductif à long terme. […] À l’époque, il nous fallait des heures pour jouer une seule ouverture de Rossini. »

C’est en mettant au point des sortes de comités interprétatifs de trois membres, plus un violon solo variable selon les pièces, qui élaboraient un consensus interprétatif que l’efficacité de travail a été optimisée à la fin des années 1970. À ce moment-là, en répétition, le violon solo devenait le maître d’œuvre, tout en restant ouvert à des suggestions.

Cette ouverture et ce partage d’idées sont un modèle que nous avons vu nous-mêmes très bien fonctionner en assistant à une répétition de la Symphonie pastorale de Beethoven par la Deutsche Kammerphilharmonie et Paavo Järvi en 2007. Les musiciens pouvaient participer à l’élaboration de l’interprétation en apportant des idées.

Le bon produit au bon moment

Le mode de fonctionnement optimisé d’Orpheus porte ses fruits et, au début des années 1980, le phénomène de démocratie musicale rencontre la plus grande maison de disques, Deutsche Grammophon. Pour l’un et pour l’autre, c’est un jackpot, très exactement celui documenté ici.

1982 est l’année de l’avènement du disque compact, et l’industrie phonographique a besoin de multiplier les nouveaux enregistrements pour ce nouveau support, car les consommateurs recherchent le sigle « DDD » attestant que l’enregistrement a été réalisé selon la nouvelle technologie numérique. Deutsche Grammophon mise donc sur Orpheus pour couvrir le répertoire des orchestres de chambre. L’ensemble new-yorkais devient ainsi chez DG l’équivalent de l’Academy of St Martin in the Fields et Neville Marriner chez Philips, mais avec un avantage : avec son antériorité, l’Academy avait déjà ancré une bonne partie de sa réputation dans le répertoire baroque (Vivaldi, Haendel) où elle se faisait désormais déborder par les ensembles sur instruments anciens naissants, comme l’English Concert de Trevor Pinnock. Orpheus, lui, construisait son histoire.

Conseillé par le grand producteur spécialiste de musique ancienne Wolf Erichson, Orpheus débute avec Pulcinella et Dumbarton Oaks de Stravinski. Deutsche Grammophon impose immédiatement la légitimité du projet hardi et original d’orchestre sans chef avec des propositions inattendues. C’est ainsi qu’en décembre 1984 sont enregistrés concomitamment les Sérénades de Dvorak, répertoire attendu et traditionnel, et une sélection d’ouvertures de Rossini, pari d’autant plus osé qu’avec l’enregistrement de Claudio Abbado, DG domine déjà ce marché-là. Mais la qualité, la finition impeccable des enregistrements d’Orpheus emportent l’adhésion. Non content de jouer sur la disposition de l’ensemble, avec une distanciation avant l’heure, « Wolf Erichson nous a poussés sans relâche à rechercher les interprétations les plus fines et les plus expressives possible », se souvient Julian Fifer.

Orpheus fournira à DG 20 ans de parutions à un rythme soutenu, couvrant un répertoire utile pour l’étiquette à un moment des plus stratégiques. Le disque emblématique entre tous est à nos yeux le couplage de la Symphonie classique de Prokofiev, la Simple Symphony de Britten et la Symphonie en ut de Bizet, car ce qui domine, c’est le ressort et la précision (Prokofiev, Britten) et la qualité des instrumentistes (hautbois dans le 2e mouvement de Bizet). Ces paramètres sont remplis par Orpheus dans nombre de CD lumineux et vivants couvrant un répertoire de Haendel à Stravinski en passant par des pôles Haydn et Mozart importants. Enfin, Orpheus était, chez DG, le partenaire naturel lorsque des solistes (Maïsky-Boccherini, Kremer-Mendelssohn, Shaham-Vivaldi) voulaient enregistrer des œuvres avec petit effectif orchestral.

En bout de course, et réuni en cube avec reproduction des pochettes originales, il reste un legs pertinent et réussi, le cube lui-même couvrant un répertoire que les rééditions du genre ignorent en général.

 

Orpheus Chamber Orchestra

« Complete Recordings on Deutsche Grammophon ». DG, 55 CD, 483 9948.

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