Un recrutement qui fait tiquer le petit monde de l’orgue

Le poste d’organiste titulaire de la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde et Saint-Jacques-le-Majeur est de ceux, fort rares dans le milieu, qui «payent le loyer».
Photo: Marie-France Coallier Le poste d’organiste titulaire de la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde et Saint-Jacques-le-Majeur est de ceux, fort rares dans le milieu, qui «payent le loyer».

Les auditions finales qui aboutiront à la nomination du futur organiste de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, siège de l’archidiocèse de Montréal, se tiendront les 16 et 18 août prochains. Quatre organistes québécois sont en lice, mais le processus tenu jusqu’ici secoue le petit monde de l’orgue au Québec, et pas seulement parmi les compétiteurs, a appris Le Devoir.

Le poste d’organiste titulaire de la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde et Saint-Jacques-le-Majeur, quatrième église du Québec en importance, est de ceux, fort rares dans le milieu, qui « payent le loyer ». Il est à pourvoir à la suite du départ à la retraite d’Hélène Dugal, qui était à la tribune depuis 1975.

C’est de plusieurs horizons que nous sont parvenus les griefs, les principaux étant la part quasi anecdotique accordée aux connaissances liturgiques et théologiques dans le processus, l’affichage discret et bref du concours — sans commune mesure avec l’importance du poste — et les exigences musicales démesurées par rapport à la fonction.

Le concours ciblerait ainsi un profil d’organiste de concert plutôt que d’organiste liturgique, et se trouverait évalué par un jury (composé notamment de Jean-Willy Kunz, Jonathan Oldengarm, Vincent Boucher et Louis Lavigueur) largement détaché des questions liturgiques, à l’exception du chantre animateur Alain Duguay. Un jury dont l’épiscopat lui-même serait donc étrangement absent.

Comité votant et affichage flou

 

Sur ce dernier point, interrogée par Le Devoir, la directrice des relations avec les médias de l’archidiocèse de Montréal, Erika Jacinto, insiste sur le fait qu’il ne s’agit non pas d’un jury, mais d’un « comité consultatif ». Un candidat a pourtant reçu d’un membre de ce « comité consultatif », qui semble agir de fait comme son président, un courriel faisant état de « délibérations et d’un vote secret » dudit comité.

Quant aux connaissances liturgiques, elles auraient été évaluées lors de l’entrevue de six candidats retenus. La faiblesse du niveau des connaissances requises à ce stade fait partie des griefs et des commentaires reçus par Le Devoir.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un préposé à la maintenance verrouille l'orgue de la cathédrale Marie-Reine-du-Monde.

Les deux surprises principales des organistes ont été l’affichage d’un poste mal défini « quasiment en catimini », nous dit l’un d’eux. Interrogé sur la raison pour laquelle cette annonce n’a pas été faite dans les publications des organismes du milieu — le Collège royal canadien des organistes, Orgue Canada, l’infolettre de l’Association des musiciens liturgiques du Canada ou l’infolettre des Amis de l’orgue — , l’épiscopat répond que le poste a été affiché sur « le site de l’Archevêché de Montréal, ainsi qu’auprès des principales écoles supérieures de musique et associations d’organistes du Québec », et que « le mot s’est rapidement répandu dans la communauté ».

Mme Jacinto avoue toutefois que « le premier affichage ayant été jugé incomplet, un deuxième affichage a été soumis le 11 mai, et la date de remise du dossier de candidature a été reportée au 30 mai ». Les candidats se plaignent de n’avoir eu aucune réponse concrète à une description de poste floue.

Celui-ci est désormais précisé de la manière suivante : « Le poste exige de l’organiste titulaire l’accompagnement de 13 messes hebdomadaires. Avec environ 20 minutes de répertoire solo par messe, ceci représente plus de quatre heures de répertoire d’orgue par semaine. » Cela orienterait aux yeux de l’épiscopat vers le mode de sélection que les observateurs assimilent au recrutement d’un organiste de concert plus ou du moins calqué sur les concours français (Saint-Eustache à Paris, récemment) destiné à des organistes issus d’un enseignement différent.

Se priver de candidats ?

« Avoir vu ce programme, je ne suis même pas certain que je me serais moi-même présenté à ce concours », a fait savoir à l’épiscopat Jean Le Buis, organiste liturgique et professeur d’orgue et d’improvisation au Conservatoire de musique de Montréal de 1984 à 2015.

C’est ce que nous ont confirmé plusieurs organistes au double profil musical et théologique. « Il m’aurait fallu six semaines pour préparer sérieusement la Symphonie-Passion de Dupré, ce n’est pas sérieux », nous dit l’un d’eux, qui s’est bien gardé de concourir. Par chance, ladite œuvre monumentale est au répertoire de l’un des finalistes qui en a joué un mouvement lors d’un concert d’un membre éminent du « comité consultatif » en décembre 2009.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Mme Jacinto précise que « tous les membres du comité assument les mêmes fonctions et responsabilités, sans ordre hiérarchique », ce qui, du moins dans la forme, ne recoupe pas les observations des candidats auxquels Le Devoir a parlé. L’évêché ne voit là aucun problème, car « la Symphonie-Passion de Marcel Dupré n’est pas imposée : elle est l’une de six œuvres au choix ».

Il précise également que les auditions (non publiques) des 16 et 18 août « tiendront compte du volet liturgique : accompagnement de deux chants, accompagnement de répertoire choral sacré, improvisation sur un thème grégorien ». Jugées par qui, selon quelle expertise ? « Aucun des membres du comité consultatif n’a obtenu de poste d’organiste liturgique par voie de concours ! » note Jean Le Buis.

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