L’année où Marie-Nicole Lemieux a failli tout plaquer

La contralto Marie-Nicole Lemieux sur la plage de Saint-Irénée, non loin du Domaine Forget
Renaud Philippe Le Devoir La contralto Marie-Nicole Lemieux sur la plage de Saint-Irénée, non loin du Domaine Forget

Après dix années, Marie-Nicole Lemieux tirera sa révérence comme ambassadrice du Domaine Forget à travers deux concerts, le dimanche 15 et le samedi 21 août. La chanteuse revient de très loin et vient de vivre des mois qu’elle n’oubliera pas de sitôt. « Quand je suis partie chanter Dalila à Orange, j’ai dit à mon conjoint : “Si c’est ça, chanter, si c’est ça, après 20 ans, avoir peur comme une recrue, je vais tout abandonner.” »

Les pleurs, la peur au ventre, c’était il y a seulement quelques semaines, au mois de juin. Deux rendez-vous : Samson et Dalila au Théâtre antique d’Orange et Le chant de la terre avec le ténor Issachah Savage pour les adieux du chef Paul Daniel à Bordeaux. Ses derniers peut-être.

« Je me disais : c’est fini, j’arrête, je fais un autre métier. Ce n’est pas vrai que je vais recommencer à ne pas avoir de plaisir ; à avoir la trouille tout le temps. » Entre les répétitions et la générale de Samson et Dalila à Orange, Marie-Nicole Lemieux part pour Bordeaux. Et là, elle retrouve Mahler, Le chant de la terre. Un miracle, ou presque.

« Les deux concerts ont été des expériences mystiques, et je pèse mes mots. J’ai fait la paix avec beaucoup de choses. Mahler, c’est la vie, l’humanité, l’amour. Tout. Le deuxième soir, quand j’ai fini, une vague d’amour m’a prise à la gorge, le public a applaudi pendant 10 minutes. Il ne voulait pas me laisser partir. Et ça m’a rappelé la raison pour laquelle je fais ce métier : je suis concertiste, moi. L’opéra, c’est bien, mais la musique, c’est la transmission, la communion entre les gens. Quand je chante Le chant de la terre ou le Requiem de Verdi, je suis en communion, je me sens remplie et ça me nourrit. »

Le contrôle

Marie-Nicole Lemieux craignait-elle donc d’avoir perdu sa voix ? Pas du tout. Et pourtant, la pandémie a joué un rôle central dans ce mal-être. « J’ai habité mon studio pour la première fois. J’ai chanté. Il y a eu des demandes de captation sur le téléphone. Au début, ça faisait rire », se rappelle-t-elle. Ça a vite lassé aussi.

« En juin 2020, le récital avec Louis Lortie au Domaine Forget m’a fait beaucoup de bien, mais c’était comme donner une dose d’héroïne à une junkie. Moralement, c’était dur, mais vocalement, ça allait. Je travaille ma voix depuis 1994, donc il fallait garder l’instrument en forme. » Marie-Nicole Lemieux trouve du plaisir à chanter des choses hors des sentiers battus. « Dans mon sous-sol, je me suis essayée à Eboli [Don Carlo]. Je n’avais pas le stress de la vie. » « Mais c’était un couteau à double tranchant… » ajoute la chanteuse. La vraie vie va le lui rappeler, des mois plus tard.

« J’ai toujours eu un professeur, une deuxième oreille, car j’ai une tendance contrôlante. Je me connais : ce n’est pas bien d’être moi avec moi-même, car je suis trop exigeante, j’analyse tout et me fais du mal. Mentalement, j’ai moins de plaisir, car je veux tout contrôler. » Ce boomerang reviendra la hanter.

La voix de Marie-Nicole Lemieux a été parfaitement entretenue. Elle a participé à beaucoup de webdiffusions et a enregistré 45 mélodies pour le projet d’intégrale Massenet d’Atma. « Ça m’a nourrie. J’étais dans la musique, j’étais toujours en captation, en filmage, en HD. Pour une femme dans la quarantaine, c’est très difficile et ce n’est pas mon métier. »

L’autre facette du monde virtuel, c’est que, si on se trompe, on peut recommencer. « Le fait d’avoir enregistré, juste enregistré, me permettait de recommencer quand je n’étais pas satisfaite. » L’aubaine, pour la « contrôlante ».

Le couteau

Le grand retour de Marie-Nicole Lemieux se fait dans Werther à Montpellier le 16 mai 2021. C’est sa prise de rôle de Charlotte. « Une grosse prise de rôle, car c’est un de mes opéras préférés, une tessiture très mezzo-sopranisante [donc aiguë]. Mais j’ai tellement de choses à dire, car je connais l’opéra sur le bout de mes doigts. »

Mais là, grande et effroyable surprise : « Quand je regarde des plongeurs aux Olympiques, je comprends tout ce qui se passe dans leurs têtes. Ce n’est pas le corps, ce n’est pas la gymnastique, ce ne sont pas les cordes vocales [qui comptent]. C’est le mental, la confiance. Quand on est exigeant, on est anxieux. »

La chanteuse, reposée vocalement, est en grande forme, mais monter sur scène, c’est l’inverse du processus de contrôle, c’est l’art du lâcher-prise. « Il est là, le couteau à double tranchant. J’avais perdu toute cette gymnastique de l’esprit. Toutes les craintes que je combats et que j’apprivoise depuis 20 ans sont revenues deux jours avant la première de Werther. »

Source de sueurs froides, « les premières peurs de mes débuts : celles de perdre ma voix et celle de mal chanter ». « Je me suis retrouvée à mon âge, après 22 ans de carrière, à avoir peur comme une débutante. »

Le plus étonnant, malgré les tourments et les questionnements, est d’entendre Marie-Nicole Lemieux déclarer ceci : « Charlotte, je ne veux pas la refaire, car j’ai vraiment dit ce que j’avais à dire avec elle. De l’extérieur, je suis satisfaite de ma Charlotte. » La chanteuse se rappelle des moments uniques de fusion avec le chef Jean-Marie Zeitouni.

Après Montpellier, Marie-Nicole Lemieux va chanter et enregistrer Les nuits d’été de Berlioz à Monte-Carlo avec Kazuki Yamada. Le rêve enfin réalisé. « Alain Lanceron [directeur de Warner Classic] est venu me voir et m’a dit : “On n’entend pas les Nuits d’été ; on entend tes Nuits d’été, elles sont à toi.” Dans Le spectre de la rose, c’était un fantôme qui parlait et le tapis qu’a déployé Kazuki Yamada, je ne sais pas si ça va s’entendre, mais j’en parle et j’ai l’impression d’avoir du parfum dans la bouche. »

La féroce critique est heureuse de son enregistrement, mais elle est mal dans sa peau. « Après cela, rentrer à l’hôtel… J’étais toujours toute seule. En tout, j’ai fait sept semaines de quarantaine. En France, j’étais seule comme un rat dans mon appartement. » Parfois, Marie-Nicole Lemieux va courir dans la rue avec un masque. Et puis elle chante. Et sue. D’angoisse.

Entre Montpellier et Orange, « la tête n’allait pas bien du tout. Je suis revenue faire une autre quarantaine dans mon sous-sol et j’ai repris l’avion deux jours après la fin de ma quarantaine. Voilà ma vie ».

Forget et l’avenir

Marie-Nicole Lemieux peut témoigner des répétitions à l’opéra dans l’après-COVID. « Chaque théâtre a ses lois »,résume-t-elle. À Montpellier, « mon Werther et moi, par respect, nous avons passé des tests antigéniques ». On comprend à demi-mot que les deux principaux chanteurs faisaient exception. À Orange, fin juin, tout le monde était vacciné ou testé, ce qui donnait plus de latitude.

À l’avenir, une chose va s’assainir : « Dès qu’un chanteur a un rhume, il ne sera plus là. C’est très bien, parce que souvent les théâtres nous imposaient de répéter quand même. Maintenant, c’est fini : on ne demandera plus à un chanteur de venir infecter tous les autres. »

La confiance est donc retrouvée… « pour le moment ». Le grand regret pandémique de Marie-Nicole Lemieux est d’avoir manqué son rendez-vous avec le public viennois dans L’Italienne à Alger de Rossini. « Renouer avec ce public et cette ville m’a été enlevé et maintenant la direction de l’Opéra a changé et je n’ai plus rien. » La chanteuse, dont l’agenda est rempli jusqu’en 2025 et qui continue à refuser des propositions, mais n’ose plus regarder au-delà d’un mois, retrouvera Munich avec plusieurs rôles, dont Cassandre dans Les Troyens de Berlioz.

Sur d’autres scènes, « il y a aussi [ses] deux premiers Ring dans deux rôles différents et, en janvier 2022 à Toulouse, [sa] première et probablement seule Carmen sur scène ».

Au concert

Dimanche, à 15 h, au Domaine Forget, avec Charles Richard-Hamelin au piano, Marie-Nicole Lemieux rendra hommage à André Gagnon. Le samedi 21 août, à 20 h, elle retrouvera Les Violons du Roy et Jean-Marie Zeitouni, pour des mélodies de Schubert et les Sea Pictures d’Elgar dans une réduction de Zeitouni. La chanteuse quittera ses fonctions d’ambassadrice du Domaine Forget, rôle qu’elle considère comme « formateur » et qui lui a valu « une relation privilégiée » avec le Domaine, avec, à la clé, des rencontres inoubliables, dont celles avec Louis Lortie, Emmanuel Pahud et Benedetto Lupo. Le concert Hommage à André Gagnon pourra être vu en webdiffusion du 18 août au 1er septembre. Enregistré par Ici Musique, il sera diffusé à l’émission Toute une musique du mardi 7 septembre 2021 à 20 h. Le concert du 21 août Au revoir Marie-Nicole ! sera quant à lui webdiffusé du 25 août au 8 septembre.



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