Un besoin d’essentiel

Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin, qui dirigeait le Métropolitain, et le pianiste Marc-André Hamelin ont présenté «Concertos pour piano de Beethoven» lors de deux concerts distincts au Festival de Lanaudière cette fin de semaine.
Photo: Agence BigJaw Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin, qui dirigeait le Métropolitain, et le pianiste Marc-André Hamelin ont présenté «Concertos pour piano de Beethoven» lors de deux concerts distincts au Festival de Lanaudière cette fin de semaine.

Le Festival de Lanaudière présentait en fin de semaine son seul projet rescapé de l’édition 2020 annulée : une intégrale des Concertos pour piano de Beethoven en deux concerts par Marc-André Hamelin, le Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin. Si le tandem avait manqué musicalement son rendez-vous Brahms en 2019, il n’a, cette fois-ci, pas laissé passer sa chance de s’inscrire dans la légende du Festival.

Il n’a fallu que quelques secondes, dans l’introduction orchestrale du 1er Concerto, pour que s’impose la différence entre une prestation routinière de bon aloi, comme lors de la fin de semaine dernière où l’OSM et Jacques Lacombe n’ont pas marqué de leur empreinte cette édition 2021, et une action musicale destinée à marquer les esprits et à constituer un événement festivalier.

Entendre l’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin empoigner ce cycle des concertos d’emblée avec une telle énergie, ainsi qu’un tel soin porté à l’articulation, aux temps forts des phrases et à l’élégance de leur extinction stimulait immédiatement l’attention. Celle-ci fut très soutenue de la part des spectateurs tout au long des deux concerts.

Écoute nouvelle

Paradoxalement, l’espèce de malaise (pour rester poli) ressenti à l’égard du fossé séparant ces types de prestations d’une semaine à l’autre nous interroge sur notre propre position d’auditeur. On dirait bien que notre seuil de tolérance à la banalité a sérieusement baissé. Est-ce par un besoin d’essentiel ? Attendons-nous désormais, du fait de sortir et, dans une certaine mesure, de nous exposer, que cette sortie ne soit pas mondaine ou convenue, mais événementielle et émotionnellement nourrissante ? Si un tel sentiment était largement partagé, cela deviendrait un sujet de réflexion majeur pour les organisateurs de spectacles.

Intégrale des Concertos pour piano de Beethoven, donc. Et pour les interprètes, la question : comment faire sa marque après tant d’interprétations légendaires ? Comme nous l’avons évoqué en avril dans le texte de réflexion « Se faire remarquer ou rendre justice au compositeur ? », des interprètes en viennent à se distinguer en détournant les partitions ou le sens des œuvres.

Le premier constat est que Marc-André Hamelin et Yannick Nézet-Séguin ont imposé une voix personnelle sans subterfuges.

Que retenons-nous de ce cycle ? Pour l’éternité, les 2e et 3e mouvements du 2e Concerto, inoubliables comme le fut le concert (et le bis) Angelich–Nézet-Séguin en ce même amphithéâtre en 2016. Dans le 2e mouvement, c’est à la limite du silence que chef et pianiste dialoguaient, avec des textures de cordes et de piano inouïes. Tout à l’opposé, la fin du 3e mouvement était un bijou ludique d’exaltation musicale.

Pianiste compositeur

La dimension la plus originale de la proposition artistique était la présentation des cadences écrites par Marc-André Hamelin, toutes inédites, sauf celles du 4e Concerto.

Il y a deux semaines, nous nous penchions sur les chefs d’orchestre compositeurs et nous mentionnions au passage les activités de compositeur prolifique de Marc-André Hamelin. Composer les cadences (plages pendant lesquelles, peu avant la fin du 1er mouvement, le piano fait digression en solo sur des thèmes du concerto), c’est forcément apporter une touche unique. Deux options au moins se présentent : composer dans le style de l’époque ou s’inscrire en rupture. Dans le Concerto pour violon, par exemple, la cadence d’Alfred Schnittke (1934-1998) a de plus en plus d’adeptes, même si elle tranche radicalement avec l’univers de Beethoven.

De manière générale, Marc-André Hamelin est très en rupture, stylistiquement et, surtout, harmoniquement. Ses cadences nous amènent dans d’autres mondes. Leur point commun serait l’interrogation croissante suscitée chez l’auditeur, « mais comment va-t-il retomber sur ses pieds ? » (transition avec l’orchestre). Parfois (1er Concerto), c’est tellement inattendu que c’en est drôle.

Harmoniquement, les plongeons sont donc hardis (4e Concerto, avec une cadence pour les 1er et 3e mouvements). Ils évoquent souvent Liszt dans sa maturité, par exemple, dans la plus réussie des cadences, celle du 3e Concerto, où Hamelin reste dans le flux de l’œuvre et son cadre mélodique et fait un clin d’œil au 4e Concerto, comme Mahler annonce thématiquement sa 5e Symphonie dans la Quatrième.

Le pianiste est fin, net. Son moment le plus inattendu est la lenteur quasi figée du 2e mouvement du 1er Concerto, sorte d’île déserte par rapport à l’esthétique claire et fluide du reste de l’intégrale (ça se met tellement à rêver qu’on pense à Eschenbach-Karajan). Son impact le plus décisif est L’empereur, très dynamique et dans le flux, toujours en mouvement, comme une statue déboulonnée de son socle. Rien n’est monumental ou brahmsien ; tout fuse et avance. Dans cette logique, le mouvement lent chante avec une respiration naturelle qui peut surprendre.

Le petit point faible est le 4e Concerto (les deux premiers mouvements). Pas seulement en raison de quelques décalages absents de la première soirée, mais aussi, sur le plan conceptuel, parce que dans le 2e volet on ne comprend pas pourquoi l’orchestre s’assagit tout d’un coup. C’est en fait parce que le piano prend le pouvoir, musicalement. Mais Hamelin reste trop feutré pour souligner l’acquisition de cette hégémonie.

Accompagnateur brillant

Le pur délice de cette intégrale a été l’accompagnement de Yannick Nézet-Séguin qui a, ô combien, justifié la présence d’un chef dans ces œuvres. L’ambitus dynamique, le mordant des attaques et des phrasés, les jeux de couleurs et de textures entre piano et orchestre dans les trois premiers concertos (car le concert du vendredi fut plus renversant que celui, excellent, de samedi) s’écoutaient, se « suivaient des oreilles » comme un film à suspense.

Le placement des contrebasses au centre gauche de l’orchestre était une idée majeure en termes de consolidation de la carrure sonore. Il y eut quelques petits excès à la timbale et aux trompettes dans les deux premiers concertos (peut-être que l’humidité et la présence du public portaient mieux ces sons), donnant un côté parfois martial aux interventions orchestrales, notamment en raison de l’utilisation de baguettes très sèches, chose corrigée dans le 3e Concerto après une petite pause.

Mais de tels accompagnements, aussi inventifs et dynamiques, on n’en entend pas souvent. On pensait, par exemple, à Andrew Manze accompagnant Martin Helmchen au disque, et on se met déjà à espérer la sortie en CD des Symphonies avec l’Orchestre de chambre d’Europe.

Magnifique fin de semaine et magnifique conclusion d’un Festival 2021 tombé à pic.

 

Festival de Lanaudière Beethoven

Les 5 Concertos pour piano. Marc-André Hamelin (piano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Amphithéâtre Fernand-Lindsay, 6 et 7 août 2021

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