Jordi Savall, la musique en trait d’union

L’artiste espagnol Jordi Savall sur scène lors des 28es Victoires de la musique classique, la cérémonie annuelle de remise des prix de la musique classique française, le 28 février dernier à l’Auditorium, à Lyon.
Photo: Jeff Pachoud Agence France-Presse L’artiste espagnol Jordi Savall sur scène lors des 28es Victoires de la musique classique, la cérémonie annuelle de remise des prix de la musique classique française, le 28 février dernier à l’Auditorium, à Lyon.

Le gambiste et chef catalan Jordi Savall a eu 80 ans le 1er août dernier, un anniversaire des plus discrets si l’on considère l’apport de ce musicien d’exception à notre connaissance de la musique et, depuis 20 ans, son influence au-delà de la musique. Le Devoir retrace ici son parcours discographique en rappelant les jalons majeurs de son héritage.

Habituellement, les anniversaires d’interprètes se conjuguent avec des éditions discographiques commémoratives. Des coffrets saluent le legs supposément éminent de l’artiste qui, dans 90 % des cas, se résume à l’interprétation, certes parfois lumineuse, de chefs-d’œuvre abondamment ressassés.

Tel n’est pas le cas avec Jordi Savall, qui n’a cessé de défricher des terres inconnues. L’artiste est aussi son propre producteur, éditeur et distributeur et n’a aucune raison de dilapider son legs. Ce choix, la création de l’étiquette Alia Vox, a été fait de manière pionnière, dès 1998. Le musicien avait bien compris que l’enjeu des années 2000 serait le contrôle sur la politique d’enregistrement, le catalogue et sa disponibilité, la qualité éditoriale et la prise de son.

Pour Savall, « la réalisation finale d’un disque représente un échelon crucial dans le long processus de recherche, recréation, expérimentation, réflexion et interprétation, dans lesquels tout véritable artiste est impliqué. […] La musique demeure ainsi le médiateur entre la vie de l’esprit et celle des sens ».

Le bon Reflexe

À chercher attentivement, il existe bien un coffret Savall. Il nous ramène directement à l’entrée en scène discographique du musicien. Dans les années 1960 et 1970, les grandes maisons de disques créaient des étiquettes ou collections dédiées à l’exploration de la musique ancienne : Das Alte Werk chez Teldec, Archiv chez Deutsche Grammophon, L’oiseau-lyre chez Decca. EMI avait ainsi lancé la collection Reflexe, pilotée par sa division EMI-Electrola en Allemagne.

On trouve trace de Jordi Savall, ex-violoncelliste devenu gambiste formé à la Schola Cantorum de Bâle dans un fameux disque Reflexe, Terpsichore de Michael Praetorius publié en 1973 et couronné par un Grand Prix du disque. Il œuvre alors au sein du Ricercare-Ensemble für Alte Musik de Zurich.

Contrairement à Das alte Werk ou à Archiv, qui revisitaient entre autres Bach, Händel et Monteverdi, le directeur artistique de Reflexe, Gerd Berg, avait l’obsession de revenir chronologiquement et géographiquement aux sources de la musique européenne. La série Stationen Europäischer Musik (Les étapes de la musique européenne) du XIIIe au XVIIe siècle, entamée en 1972, se composera au final de dix coffrets de six microsillons.

La réalisation finale d’un disque représente un échelon crucial dans le long processus de recherche, recréation, expérimentation, réflexion et interprétation, dans lesquels tout véritable artiste est impliqué

La politique éditoriale de Reflexe et les ambitions de Jordi Savall se rencontrent au bon moment. En1974, Savall et son épouse Montserrat Figueras créent à Bâle le groupe Hespèrion XX, nom inspiré de l’Hespérie qui désignait, en grec ancien, les péninsules ibérique et italienne.

Entre 1975 et 1985, Savall, Hespèrion XX et Reflexe s’unissent pour faire découvrir la musique ancienne espagnole, des chants de troubadours du début du XIIIe siècle aux chants et danses du temps de Cervantes (1547-1616), en passant par deux disques devenus très célèbres : Llibre Vermell de Montserrat (XIVe siècle) et  El barroco español. On trouve aussi, déjà, un programme explorant l’héritage historique multiculturel avec ses romances séfarades avant l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Hors répertoire espagnol, Jordi Savall fait sa marque avec le Banchetto musicale de Schein et le Ludi musici de Scheidt.

Warner a rassemblé en 2018 dans un coffret de 11 CD (environ 40 dollars)tous les disques à thématique espagnole de Reflexe. Cet España Eterna est une aubaine.

Tous les matins du monde

Parallèlement à son activité chez Reflexe, Jordi Savall est gambiste soliste pour la maison de disques française Astrée, fondée par Michel Bernstein en 1975. Il enchaîne les références dans le répertoire français, entouré des partenaires les plus enviables. Les Pièces de viole de Marin Marais affichent le trio Jordi Savall, Ton Koopman (clavecin) et Hopkinson Smith (luth).

Producteur idéaliste, Michel Bernstein vend en 1985 Astrée à Auvidis, piloté par Louis Bricard, un commerçant redoutable. L’ère Astrée-Auvidis (1985-1998) marque la vraie reconnaissance de Jordi Savall comme un éminentacteur de la vie musicale. Efflorescence éditoriale et notoriété croissante vont de pair avec l’engouement du public pour le CD, une transition technologique largement ratée par EMI, notamment pour sa collection spécialiséeReflexe, laissée pour compte.

Savall a pu rapatrier chez Alia Vox (collection « Héritage ») le nectar du catalogue enregistré chez Astrée dans les années 1975-1998. C’est essentiel, car le musicien y enfile les disques de légende.

On y trouve les enregistrements avec sa femme, Montserrat Figueras, décédée en 2011, dont le plus connu est El Cant de la Sibilla en 1988. Parmi les incontournables : Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X le Sage.

On croise aussi, rapidement, deux nouveaux ensembles, plus grands, La Capella Reial de Catalunya créée en 1987, pour les œuvres vocales, et Le Concert des Nations (1989). La Capella vient à point pour ressusciter une Missa pro defunctis et une Missa de Batalla de Joan Cererols (1618-1680). Car Savall creuse et explore encore et toujours le terreau hispanique, par exemple avec l’irrésistible Folias et Canarios.

Le travail sur la musique pour viole de gambe française — Marais, Couperin, Forqueray ou De Machy (1975-1978) — prend une nouvelle dimension en 1991 avec la sortie du film d’Alain Corneau Tous les matins du monde, qui retrace la vie de Marin Marais (Gérard Depardieu) et ses relations avec son collègue Jean de Sainte-Colombe interprété par Jean-Pierre Marielle.

Véritable Deus ex musica de ce film phénomène qui obtient le César en 1992, Jordi Savall acquiert une large réputation que Louis Bricard va utiliser pour développer l’image du chef d’orchestre. Savall enregistre donc les Suites et les Brandebourgeois de Bach, la Water Music de Händel, les Vêpres de Monteverdi (excellents), mais aussi le Requiem de Mozart et la Symphonie héroïque de Beethoven (discutables).

Musicien, historien, humaniste

Savall prend en main sa destinée discographique en 1998 et les débuts de l’étiquette Alia Vox sont marqués par une salve de disques éminents. Tantôt ils sont divertissants et très accessibles comme Folia, Ostinato, Altre Folie. Tantôt ils entérinent l’expertise de Jordi Savall dans le domaine de la musique des rois de France avec L’orchestre de Louis XIII, ou avec Lully — L’orchestre du Roi Soleil, ou encore Rameau — L’orchestre de Louis XV. Parfois, Savall retourne aux origines. Carlos V(Charles Quint) est le grand disque du retour à l’Espagne de cette première phase. Savall reviendra avec Montserrat Figueras et un Cant de la Sibilla II au moment où il rééditera le premier.

Mais ce qui marque de manière indélébile ces 20 dernières années, c’est la dimension humaniste prise par le musicien sur un leitmotiv que l’on pourrait résumer par : connais ton histoire et ta culture afin de pouvoir dialoguer avec les autres.

Savall s’entoure de philosophes, d’historiens et de musiciens de tous horizons pour enchaîner les projets autour de thématiques creusées en plusieurs CD qui deviennent des livres-disques très fouillés, propositions uniques sur le marché.

Il enchaînera ses grandes œuvres discographiques avec passion, débutant par des personnages comme Don Quichotte ou Christophe Colomb (et Erasme ensuite), ou traitant de sujets historiques : La dynastie Borgia, église et pouvoir à la Renaissance ; Le royaume oublié, la tragédie cathare ; Jeanne d’Arc, batailles et prison ; Guerre et paix (1614-1714).

Prophète de la paix, de la connaissance des cultures et, par là même, de la compréhension et de l’entente entre les peuples, il donnera à ses opus emblématiques des titres commeJérusalem, la ville des deux paix ; Mare nostrum, Orient-Occident ; Bal-Kan, miel et sang ; Ramon LLull, temps de conquestes, de diàleg i desconhort ; Les routes de l’esclavage ; Venise millénaire 700-1797 ; et Ibn Battuta, le voyageur de l’islam.

Savall, qui a réchappé de la COVID en novembre 2020, vient de donner lors de son festival de l’Abbaye de Fontfroide en France une série de concerts « Temps de résilience et de joie ». Titre du premier concert : « Demain est un autre jour ». Le jeune octogénaire va-t-il nous surprendre ?



À voir en vidéo