«Happier than Ever»: l’illusion du bonheur de Billie Eilish

Le second album de Billie Eilish s'ouvre sur son nouveau statut de célébrité et sur le regard que les autres portent sur elle.
Photo: Universal Music Canada Le second album de Billie Eilish s'ouvre sur son nouveau statut de célébrité et sur le regard que les autres portent sur elle.

Ce que trois ans peuvent changer dans la vie d’une ado ! Arrivée en trombe sur la planète pop avec sa voix à fleur de peau et ses chansons électro-pop cauchemardesques, Billie Eilish a pris de la maturité sur Happier Than Ever, un des albums les plus attendus de l’année. Cette collection de 16 nouvelles chansons coécrites avec son frère et réalisateur Finneas aiguille la musicienne sur une voie plus personnelle, celle-ci s’ouvrant sur son nouveau statut de célébrité et sur le regard que les autres portent sur elle.

Tout compte fait, sa précieuse ballade No Time to Die, chanson thème du prochain James Bond parue en février 2020, n’était pas qu’un exercice de style, mais bien une indication de la direction qu’allait prendre la jeune musicienne américaine sur ce disque. Celui-ci arrive un peu plus de deux ans après When We All Fall Asleep, Where Do We Go ?, qui lui a permis de démarrer avec panache sa collection de statuettes Grammy, dont celle de l’album de l’année.

Le ton est donné dès Getting Older en ouverture. « I’m gettin’ older, I think I’m agin’ well / I wish someone had told me I’d be doin’ this by myself / There’s reasons that I’m thankful, there’s a lot I’m grateful for / But it’s different when a stranger’s always waitin’at your door », chante-t-elle posément sur de squelettiques accords de synthétiseurs.

Elle poursuivra sur ce ton-là, le journal intime ouvert à la vue de tous, privilégiant une chanson pop délicate aux grooves calquant le trip-hop d’une autre époque (I Didn’t Change my Number, Lost Cause, NDA) au lieu des lugubres bombes électros qui ont fait sa renommée telles que Bury a Friend ou Bad Guy.

Ainsi, au bout de quatre chansons coulantes, dont la simili-brésilienne Billie Bossa Nova et la superbe My Future, elle nous fait vivre un premier sursaut nommé Oxytocin, sur une rythmique techno roulante qui connaîtra une longue vie sur les planchers de danse.

Après une longue intro atmosphérique, la suivante GOLDWING prend non seulement du tonus, mais aussi de genre de mélodie fredonnée au refrain rappelant ses premiers succès.

Reste que Happier Than Ever — un titre sarcastique, n’en doutez point — demeure un disque beaucoup moins farouche et singulier que le précédent ; en entrevue, la musicienne reconnaissait l’influence de Frank Sinatra et de Julie London (Cry me a River) sur sa propre démarche, ce qui s’entend dans les chansons polies, et fort bien écrites, que sont Halley’s Comet ou Everybody Dies. Incidemment, à l’image de Lara Del Rey récemment, Eilish cherche vraisemblablement à s’approcher de l’idéal de la chanson pop que constitue le Great American Songbook, avec ses mélodies bien tournées venant appuyer des textes plus éloquents qu’autrefois.

Allégée des excentricités sonores, rythmiques et thématiques de son premier cycle créatif, Eilish exprime aujourd’hui son originalité dans le propos, dans ses réflexions sur le chemin parcouru ces dernières années, sur l’impact du succès sur sa vie et sur les commentaires, parfois désobligeants à l’égard de son corps et de ses tenues vestimentaires, dont elle a fait l’objet. En plein cœur de l’album, elle récite un texte percutant baptisé Not my Responsability : « Some people hate what I wear / Some people praise it / Some people use it to shame others / Some people use it to shame me / But I feel you watching. » 

Happier Than Ever

★★★ 1/2

Billie Eilish, Darkroom/Interscope

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