«Leave the Bones»: chanter l’espoir d’Haïti en abattant des murailles

Lakou Mizik est le groupe à qui le légendaire Boukman Eksperians a tendu le flambeau d’honorer les racines musicales vaudoues et folkloriques d’Haïti.
Ben Depp Lakou Mizik est le groupe à qui le légendaire Boukman Eksperians a tendu le flambeau d’honorer les racines musicales vaudoues et folkloriques d’Haïti.

La musique a-t-elle le pouvoir de changer la perception du monde ? C’est en tout cas le vœu de l’orchestre de « mizik rasin » haïtienne Lakou Mizik et de son complice, le réalisateur et compositeur anglais Joseph Ray, qui lanceront vendredi l’improbable, l’incroyable, le poignant Leave the Bones, un album où les chants traditionnels vaudous dansent avec la musique house. Un album comme un rayon de lumière perçant la grisaille des conditions sociales et politiques qui voilent aujourd’hui l’avenir d’Haïti, et qui expose la richesse de la culture musicale de la perle des Antilles à la planète entière.

Rêvons un peu. Rêvons à la réouverture des boîtes de nuit, ici, au Québec, comme ça s’est fait à Londres il y a deux semaines à la faveur d’un déconfinement total dans le pays. Rêvons à des milliers de fêtards en transe sur un plancher de danse au beau milieu de la nuit. Imaginez-les danser… sur les rythmes ancestraux de la musique rara haïtienne.

L'album «Leave the Bones» de Lakou Mizik et Joseph Ray

Au moment de lancer le formidable album Leave the Bones, l’orchestre Lakou Mizik y croit. « Cette musique de racines qui vient d’Afrique, qui fut transformée en Haïti où elle est arrivée en transportant l’histoire de l’esclavage, se mélange aujourd’hui aux musiques électroniques. C’est la preuve que les murailles entre les cultures n’existent pas », affirme le leader de la formation, Steeve Valcourt, qui, par visioconférence depuis Jacmel, dans le sud d’Haïti, nous donne de ses nouvelles. « La santé, ça va ; le pays, couci-couça… »

Quelques jours plus tôt, le président Jovenel Moïse était assassiné chez lui, dans la commune de Pétion-Ville, en banlieue de la capitale, Port-au-Prince. « Présentement, le pays est un peu chaotique, mais le mental résiste. On n’est pas malade, le soleil brille… Et vous, tout va bien de votre côté ? »

La musique, dira plus tard Valcourt, « est un moyen de donner de l’espoir ». Ce qu’incarne à merveille Leave the Bones, l’incroyable rencontre entre la musique traditionnelle créole et la house que nous offrent Lakou Mizik et Joseph Ray. Sur papier pourtant, cette proposition semblait louche. Ou, pire, un outrage à la richesse de la musique créole. Lakou Mizik, à qui le légendaire groupe Boukman Eksperians a tendu le flambeau d’honorer les racines musicales vaudoues et folkloriques d’Haïti, bradant cet héritage culturel au guichet de la house bon marché en enregistrant un disque avec le producteur électronique anglais Joseph Ray, « lauréat d’un Grammy » pour un remix avec Skrillex, annonce pompeusement le communiqué. Sur papier, Leave the Bones devait être un flop.

La révélation

Contre toute attente, il est extraordinaire. Pour les amateurs de musique traditionnelle haïtienne, il sera toutefois choquant à la première écoute, mais, passé l’étonnement, se révèle un album puissant, qui raconte d’une autre manière l’histoire musicale d’Haïti. Valcourt aussi a été choqué en découvrant pour la première fois ce que Joseph Ray avait fait des sessions de studio de Lakou Mizik : « Lorsqu’il nous a envoyé une première ébauche pour qu’on puisse entendre ce que ça donnait, on s’est regardés en disant : “Wo…” », raconte-t-il en donnant un ton inquiet au « Wo ». « À la première écoute, on n’a rien compris. Il nous a fallu écouter à nouveau avant de comprendre ce qui se passait. C’est là que la magie a opéré. »

Il faut d’abord accepter que ce qui file dans nos oreilles n’est plus du rara carnavalesque ou des chansons cérémoniales, quoique la dimension spirituelle des chansons plus douces y soit magnifiée par les orchestrations langoureuses de Ray. « Je crois que j’ai toujours eu une oreille cinématique », dit le compositeur anglais, joint chez lui à Los Angeles. « Pour pouvoir amplifier l’émotion des chansons, j’ai ajouté des violons », explique-t-il, précisant que cet instrument est l’un des rares entendus sur l’album qui n’appartiennent pas à l’univers des musiques traditionnelles d’Haïti.

Il faut ensuite accepter que, dans la vision électronique de Ray et le format rythmique simplifié de la house (le 4/4), se dissolve la sophistication de la polyrythmie originaire du continent africain. « Tu sais, explique Steeve Valcourt, il y a plus de 300 rythmes différents dans la musique traditionnelle haïtienne parce qu’il y a plus de 300 esprits dans le vaudou. Chaque fois qu’on prie ou qu’on veut s’adresser à une divinité, il y a une manière particulière de jouer un rythme. C’est pourquoi, lorsqu’on le joue sur scène, on se met en lien avec l’histoire de ce rythme. »

Cette musique de racines qui vient d’Afrique, qui fut transformée en Haïti où elle est arrivée en transportant l’histoire de l’esclavage, se mélange aujourd’hui aux musiques électroniques. C’est la preuve que les murailles entre les cultures n’existent pas.

Le plus délicat dans cet exercice, explique à son tour Joseph Ray, fut de trouver le bon équilibre entre musique de club et tradition haïtienne. Il prend l’exemple de la chanson Kite Zo A, qui ouvre en trombe l’album, avec ses percussions, son chant spirituel et son groove deep house. « Le rythme de la chanson est en 12/8, mais celui du chant s’approche d’un 4/4 house. J’ai demandé [au patriarche de Lakou Mizik], Sanba Zao : “Et si je ramenais la chanson en 4/4, est-ce que ce serait irrespectueux ?” Il m’a répondu : “Non, non, t’en fais pas.” En mizik rasin, on fait ça depuis longtemps, reprendre des chants traditionnels et y ajouter du rock, du funk, changer les rythmes. J’étais rassuré qu’il me dise ça. »

La rencontre

C’est un peu par hasard que Joseph Ray a découvert la musique d’Haïti. Une amie qui y travaillait l’avait invité à lui rendre visite. « J’étais à Miami à ce moment-là, alors je me suis dit, pourquoi pas ? J’ai pris l’avion, on s’est promenés, j’ai abouti à Jacmel, où Steeve travaille », à l’Audio Institut, école de formation audiovisuelle qui possède l’un des meilleurs studios d’enregistrement au pays. Steeve Valcourt raconte la suite : « Joe était venu nous visiter à l’école, puis il est venu voir Lakou Mizik qui jouait dans un club qu’on appelle La Référence, tout près de la mer. Il a vécu ça, le club rempli, les gens en extase à 2 h du matin, l’harmonie d’une vraie soirée rara, en plein carnaval. Et là, ç’a commencé à avoir du sens pour lui. Il m’a demandé : “Est-ce qu’on peut mélanger cette musique avec des musiques électroniques ?” ».

D’autres que Joseph Ray — surtout connu pour son travail au sein du groupe de drum & bass/pop Nero et, plusrécemment, pour ses productions techno-house éditées par le prestigieux label Anjunadeep (sur lequel le Montréalais CRi a lancé son plus récent album) — s’y sont frottés. Invités à remixer des chansons de Leave the Bones, Michael Brun et Gardy Girault sont les pionniers du mariage entre électro occidentale et traditions antillaises.

Ray apporte une pulsion différente à ce répertoire traditionnel, proposant une relecture intense et furieuse du rara sur No Rival !, qui fera effet sur les planchers de danse, ou à l’inverse berçant les tympans avec des airs gorgés d’émotion, comme Zeb Até et la splendide Lamizè Pa Dous (« La misère n’est pas douce / J’irai chercher une meilleure vie ailleurs », dit le refrain) mettant en vedette la superbe voix de la chanteuse Nadine Remy. « C’est ce qui rend cet album magique : tu peux être triste et te laisser porter par ces chansons, ou être heureux en train de danser dans un club et l’apprécier tout autant, croit Steeve Valcourt. Une chanson comme Ogou (Pran Ka Mwen), malgré son côté électronique, tu ressens la spiritualité qui la traverse. Si tu fermes les yeux et que tu l’écoutes, c’est assez pour te mettre en transe — pour peu que tes chakras soient allumés ! Tu vas vraiment sentir la vibration te traverser, ça va te chambouler. C’est ce que j’aime de cette chanson. »

Jay et Steeve ignorent encore l’accueil qu’on réservera à ce formidable métissage musical, mais rêvent tous deux qu’il permettra de montrer une autre facette d’Haïti. L’objectif derrière Leave the Bones et toute la démarche de Lakou Mizik, « c’est de construire plus de ponts entre les cultures, pas plus de murailles. C’est en construisant des ponts que se fera l’unité sur Terre, l’unité raciale, culturelle et musicale. L’unité dans la création, c’est ça qui est intéressant. Ça montre qu’on n’est pas si différents, après tout », dit Steeve Valcourt.

Leave the Bones

Lakou Mizik et Joseph Ray, Anjunadeep. Dès le 6 août.



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