Krystian Zimerman, le pianiste qui fascine

Le Polonais Krystian Zimerman, 64 ans, a réussi à se forger une aura de pianiste rare et précieux, qui ne s’exprime que lorsque cela lui paraît vraiment important, comme
en témoignait, en 2017, son CD des deux dernières sonates de Schubert, le premier disque en solo depuis 25 ans.
Photo: Bartek Barczyk Le Polonais Krystian Zimerman, 64 ans, a réussi à se forger une aura de pianiste rare et précieux, qui ne s’exprime que lorsque cela lui paraît vraiment important, comme en témoignait, en 2017, son CD des deux dernières sonates de Schubert, le premier disque en solo depuis 25 ans.

« Allez-vous nous parler des concertos de Beethoven par Krystian Zimerman ? »« Que pensez-vous du nouveau Beethoven de Zimerman ? » Le phénomène est assez inhabituel. Depuis un peu plus de deux semaines, plusieurs courriels ou messages nous sont parvenus, impatients et emplis de curiosité. Jamais cela n’arrive pour une parution de Kent Nagano ou même de Yannick Nézet-Séguin.

Il faut dire que le Polonais Krystian Zimerman, 64 ans, a réussi à se forger une aura de pianiste rare et précieux, qui ne s’exprime que lorsque cela lui paraît vraiment important, comme en témoignait, en 2017 son CD des deux dernières sonates de Schubert, le premier disque en solo depuis 25 ans. Ce statut semble entériné auprès des mélomanes avec un constat parallèle heureux : l’intérêt spontané que suscite l’activité éditoriale discographique.

Hasard du calendrier, le pianiste polonais livre chez Deutsche Grammophon sa seconde intégrale des concertos pour piano de Beethoven alors que ces mêmes cinq concertos seront interprétés vendredi et samedi par Marc-André Hamelin, Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain à Lanaudière. Il n’en fallait pas plus pour que nous plongions dans ce corpus.

Un artiste à part

Krystian Zimerman connut une notoriété fulgurante dans la foulée de sa victoire au Concours Chopin 1975. Le lauréat 1970, Garrick Ohlsson, ne s’étant pas affirmé au même titre que Maurizio Pollini en 1960 et Martha Argerich en 1965, Zimerman, troisième lauréat polonais, après Halina Czerny-Stefanska en 1949 et Adam Harasiewicz en 1955, est arrivé comme une étoile.

À l’instar de Maurizio Pollini, il s’est d’abord retiré pendant environ un an avant d’entamer pour Deutsche Grammophon une carrière discographique très prestigieuse. L’accompagnateur de son premier enregistrement des Concertos de Chopin fut ainsi Carlo Maria Giulini. La direction artistique de DG eut l’idée de l’associer à Karajan dans Grieg et Schumann, un cauchemar plutôt qu’une rencontre, qui incita Zimerman à être très méfiant sur ses collaborations futures avec des chefs d’orchestre.

Krystian Zimerman est son critique le plus féroce. Le premier enregistrement en solo paru après sa victoire à Varsovie fut consacré aux Valses de Chopin. C’était l’époque du vinyle. Jamais il n’en autorisa la publication en CD, pas plus que son disque de quatre Sonates de Mozart (K. 280, 281, 311, 330) enregistré en janvier 1978. Officiellement, il n’en aime pas le son.

Exigence et perfectionnisme maniaques touchent toutes les sphères musicales et extra-musicales. Artiste discret, Zimerman, expulsé de Pologne en 1981, et qui vit depuis en Suisse, s’exprime très peu. Nous avions pourtant eu la chance de nous entretenir avec lui en 1999, alors qu’il venait de réenregistrer les Concertos de Chopin. Pour cela, il avait formé son propre orchestre, des musiciens sélectionnés, à l’époque, à partir de 450 cassettes vidéo.

Il avait travaillé pendant un mois plein avec le groupe de 55 instrumentistes sur des instruments obtenus d’une fondation avant de partir dans une tournée européenne pour laquelle il avait choisi chaque salle pour ses qualités acoustiques. « Quand un orchestre évolue dans une acoustique d’église, il arrête de vibrer, diminue l’intensité du legato et se laisse porter par l’acoustique », disait-il. Il s’occupait aussi personnellement des repas afin de veiller à varier le régime.

De la même manière, Zimerman est connu pour voyager avec son piano et conduire son camion. Les douanes américaines ont un jour cassé son instrument, ce qui explique qu’on ne le voit plus sur notre continent, contrairement à l’Asie, où il a entreposé des instruments au Japon et à Hong Kong.

Beethoven, prise 1

Lors de notre entretien en 1999, pour le magazine Répertoire, Zimerman avait parlé de son intégrale des Concertos de Beethoven avec Leonard Bernstein, interrompue par la mort de ce dernier (le pianiste dirige lui-même les Concertos nos 1 et 2). Zimerman avait auparavant enregistré avec Bernstein, lors de concerts filmés à Vienne, les concertos de Brahms, expérience étrange, de notre point de vue notamment pour le 1er Concerto, impression confirmée en toute franchise : « Le disque résultait du collage entre deux concerts. Le problème est que l’un des deux soirs nous avons joué vite et l’autre lentement ! Le montage des deux a fait s’effondrer la structure de l’œuvre. »

« Pour le 2e Concerto j’ai pris tous les détails en main […] Je me suis même astreint à des séances d’UV pour éviter le maquillage », nous racontait alors Zimerman, qui s’était graissé la main avec du fond de teint en s’essuyant le visage dans le1er Concerto et glissait sur le clavier.

La leçon de Brahms avait servi dans Beethoven. « L’Empereur s’est bien passé : j’avais étudié les coups d’archet que j’ai soumis à Bernstein. Il les a acceptés, l’orchestre a joué le jeu et cette expérience positive a amené à ce que je dirige les deux premiers concertos, puisque j’avais pris des décisions qui relèvent normalement de la compétence du chef. »

Krystian Zimerman nous racontait aussi que le 4e Concerto (mouvement lent) reflétait totalement sa conception mais que dans le 3e Concerto le piano s’était cassé et qu’il était mal à l’aise. Pour la petite histoire, le 3e mouvement du 1er Concerto avait été gravé en un quart d’heure, répétition et enregistrement compris !

L’anecdote sur le 3eConcerto de septembre 1989 à Vienne nous amène directement à l’intégrale webdiffusée à la fin de l’année 2020, réalisée à Londres sous la direction de Simon Rattle en condition distanciée et sans public et publiée en CD par DG il y a deux semaines.

Pourquoi le 3e Concerto ? Parce que le 1er mouvement de cette œuvre est l’archétype de la philosophie de ce nouvel enregistrement. Zimerman saisit le moment qui passe, le savoure ou le réinvente. Le canevas est très lisible : Simon Rattle et son orchestre campent un cadre dans lequel un conteur vient s’exprimer et nous surprendre. Rarement aura-t-on aussi peu écouté l’orchestre et autant prêté attention au piano d’un homme totalement libre, comme lorsqu’il dort, chez lui, dans des cabanes construites dans des arbres (entrevue à L’Express, 2012).

La cadence du 3e mouvement du 4e Concerto le montre : dans l’intégrale dirigée par Bernstein, Krystian Zimerman était un pianiste beethovénien qui évoluait dans un périmètre artistico-pianistique conventionnel. Dans ce nouvel enregistrement, il est heureux et savoure les espaces qu’il se crée.

Ce faisant, Zimerman reste évidemment dans le cadre de la partition (c’est un homme de culture et de goût) et les détails sont majoritairement infimes, mais éloquents. L’éternel insatisfait était fort heureux de son mouvement lent de 4e Concerto avec Bernstein. Or, ici, la conduite de la phrase un peu plus soutenue et l’égalité des accords est encore plus belle. Différence infinitésimale mais qui, avec un focus accru de la prise de son, change la portée du message.

Qu’attendre en concert ?

Alors que Simon Rattle en est à sa 3e intégrale, après Brendel-Vienne et Uchida en concert à Berlin, on pouvait craindre une moins-value à Londres avec un orchestre distancié. Or, il n’en est rien. Les ingénieurs de Philips rendaient Vienne méconnaissable dans l’enregistrement Brendel et la captation à Berlin est cossue et capitonnée. La franchise londonienne est donc bienvenue.

Quant à la discographie des concertos pour piano de Beethoven, nous en avons fait un point circonstancié pour l’année Beethoven, sortant nettement du lot la nouvelle intégrale de Martin Helmchen et Andrew Manze (Alpha) avec comme référence classique Bronfman-Zinman (Arte Nova-Sony). Ce verdict demeure, car, différence majeure entre Helmchen-Manze et Zimerman-Rattle : avec les premiers, on écoute le dialogue (« concertare ») entre pianiste et orchestre, les deux faisant preuve d’une inventivité équivalente, alors que dans le 2e cas, on attend que le pianiste joue et qu’il nous surprenne.

Vendredi et samedi à Lanaudière, Marc-André Hamelin et Yannick Nézet-Séguin vont interpréter ces Cinq Concertos en deux concerts : les trois premiers le vendredi soir, les Concertos nos 4 et 5 le samedi. Point commun avec Krystian Zimerman ; le tandem avait joué les deux Brahms il y a deux ans et nous doit une sacrée revanche.

Esthétiquement, Yannick Nézet-Séguin a passé son année pandémique avec Beethoven, dont il a enregistré les Neuf Symphonies en vidéo avec le Métropolitain en juin 2020 et en audio pour Deutsche Grammophon avec l’Orchestre de chambre d’Europe en juillet 2021 à Baden-Baden. On s’attend à beaucoup de transparence et d’énergie, en accord avec le jeu en général perlé et tonique de Marc-André Hamelin.

Dans cette veine, pour préparer l’écoute, Bronfman-Zinman (accessibles uniquement en streaming ces temps-ci) sont d’excellents guides. Quant à la nouvelle intégrale Zimerman-Rattle, c’est un très bon choix, mais plutôt pour ceux qui connaissent déjà bien ces concertos et pourront détecter et apprécier les raffinements interprétatifs au piano.

Les cinq concertos de Beethoven

Au disque Zimmerman-Rattle, DG, 3 CD, 4839971, Référence : Helmchen-Manze, Alpha, 3 CD séparés, Alpha 555, 575 et 642.
 

Au concert Marc-André Hamelin, Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Dans le cadre du Festival de Lanaudière, à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay, vendredi 6 et samedi 7 août, 20 h.

À voir en vidéo