Quand les chefs d’orchestre composaient

La «Messe pour le 500e anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc» de Paul Paray a été enregistrée depuis par Reference Recordings, couplée à la «1re Symphonie» du chef compositeur. Il en existe une troisième version, publiée par une très active association, le Cercle Paul Paray, œuvrant pour le rayonnement de sa mémoire.
Photo: Archives Cercle Paul Paray La «Messe pour le 500e anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc» de Paul Paray a été enregistrée depuis par Reference Recordings, couplée à la «1re Symphonie» du chef compositeur. Il en existe une troisième version, publiée par une très active association, le Cercle Paul Paray, œuvrant pour le rayonnement de sa mémoire.

Un disque à paraître dans la collection du Festival international Albert Roussel signe le début d’une intégrale des œuvres pour piano de l’éminent chef d’orchestre français Paul Paray (1886-1979). Tant qu’on y est, pourquoi pas des disques de partitions de Bruno Walter ou de Wilhelm Furtwängler ? En fait, ça existe !

Voir apparaître au catalogue des œuvres pour piano de Paul Paray n’est pas une énorme surprise. La réputation musicale du chef français a été forgée par l’engagement de Wilma Cozart et Bob Fine, fondateurs de la maison de disques Mercury. Ces derniers avaient décidé dans les années 1950 de bâtir un catalogue de disques autour d’orchestres « B » (sorte de seconde division derrière les cinq grands) en Amérique du Nord. Wilma Cozart, qui épousa Bob Fine, visionnaire ingénieur de son, était alors la secrétaire personnelle d’Antal Dorati, que Fine enregistrait à Minneapolis. C’est elle qui fit confiance à Paray, en poste à Detroit. Les disques de musique française gravés par Paray à Detroit sont désormais légendaires.

Pour remercier Paul Paray de sa contribution au catalogue, Cozart et Fine le laissèrent enregistrer sa propre Messe pour le 500e anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc. Lors du passage du catalogue Mercury en CD, Wilma Cozart-Fine tint à donner à la Messe de Paray un auditoire supplémentaire en la couplant au fameux enregistrement de la 3e Symphonie de Saint-Saëns.

Paray et Martinon

La Messe pour le 500e anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc de Paul Paray a été enregistrée depuis par Reference Recordings, couplée à la 1re Symphonie du chef compositeur. Il en existe une troisième version, publiée par une très active association, le Cercle Paul Paray, œuvrant pour le rayonnement de sa mémoire.

Le disque, qui paraît sur étiquette CIAR, révèle une musique pour piano d’une invention mélodique et d’un agrément constants, très cultivée (thème et variations), plus goguenarde que post-debussyste ou ravélienne. En tout cas plus inspirée, par exemple, que du Jean Françaix.

La pianiste belge Eliane Reyes, candidate à Montréal lors du premier Concours musical international remporté par Serhiy Salov, joue ces œuvres brèves avec beaucoup de charme.

En composant pour le piano, Paray s’est visiblement détendu de sa carrière. Il en va de même, dans une veine plus rêveuse et nostalgique, avec Bruno Walter, qui s’adonnait à la composition de mélodies.

D’autres chefs parmi ses contemporains ont abordé le sujet de la composition de manière bien plus intellectuelle et complexe. Collègue et cadet de Paul Paray, Jean Martinon a bénéficié de la part de Deutsche Grammophon de la même fleur que celle offerte par Wilma Cozart à Paray : il put faire enregistrer son 2e Concerto pour violon par Henryk Szeryng. C’est Rafael Kubelik qui dirigeait. Les symphonies de Jean Martinon, dans une veine post-Roussel proche de Honegger, méritent un meilleur sort que l’oubli total, surtout la 4e Symphonie, « Altitudes ». On la trouve sur Internet, de même que sa 2e Symphonie, « Hymne à la vie ».

De l’activité de compositeur du grand chef tchèque Rafael Kubelik, fils du violoniste et compositeur Jan Kubelik, rien n’a vraiment été documenté, mais le legs comprend entre autres cinq opéras, deux symphonies et cinq concertos.

L’atypique Mahler

Il y eut dans l’histoire un chef très particulier, devenu l’un des compositeurs les plus appréciés de la planète : Gustav Mahler. Mahler, directeur de l’Opéra de Vienne, devint chef au Philharmonique de New York à la fin de sa vie. Il ne composait que pendant ses vacances. Il était donc bel et bien un chef compositeur.

Le XXe siècle ayant amené une médiatisation croissante du métier de chef d’orchestre, activité de plus en plus lucrative, nous avons vu l’émergence du phénomène inverse : l’arrivée sur le podium de compositeurs, tels Pierre Boulez ou Giuseppe Sinopoli, voire, aujourd’hui, Matthias Pintscher ou Jörg Widman. Le « compositeur devenu chef » n’est pas l’objet de notre propos, mais mérite un petit aparté historique. La direction d’orchestre étant un utile complément de revenus et un moyen de médiatisation des œuvres, il faut mentionner quelques compositeurs célèbres qui ont dirigé leurs partitions et cultivé lors de leurs concerts quelques péchés mignons en termes de répertoire : Igor Stravinski, et son faible pour la 2e Symphonie, « Petite russienne »de Tchaïkovski, Paul Hindemith et sa chère 7e Symphonie de Bruckner, Krzysztof Penderecki qui appréciait la 6e Symphonie de Chostakovitch. Aujourd’hui, John Adams dirige ses créations et tend à y associer Sibelius, alors que Thomas Adès vient de graver les symphonies de Beethoven.

La pensée de voir aujourd’hui un chef vedette se mettre à composer semble pourtant quasiment irréelle : telle symphonie de Yannick Nézet-Séguin, une cantate d’Andris Nelsons, un quatuor de Simon Rattle, une sonate de Fabio Luisi et un Concerto pour flûte de Bernard Haitink ?

C’est que le temps s’est considérablement accéléré. Les chefs ne sont plus résidents auprès de leurs orchestres et passent leur temps dans les avions d’un contrat à l’autre et d’une partition à l’autre. À l’opposé, il y a à peine plus d’un siècle, le modèle du musicien complet, résident, était une norme.

Le modèle Hindemith

En considérant que la création était partie intégrante de l’univers et de l’expression des musiciens interprètes, il n’est pas étonnant que Wilhelm Furtwängler (1886-1954) ait attaché une importance capitale à sa propre activité créatrice. Récusant la rupture (Schoenberg, dodécaphonisme), il a poursuivi la voie d’un post-romantisme post-brucknérien vaste et assez lourd. Sa partition emblématique reste la 2e Symphonie, d’une durée de 75 minutes, enregistrée par lui-même et, assez récemment, par Daniel Barenboïm.

Furtwängler est en partie l’héritier de l’Autrichien Felix Weingartner (1863-1942), qui marqua la rupture entre une école de direction du XIXe siècle, où régnait la subjectivité de l’interprète, et le XXe siècle, marqué par la primauté de la partition. Dans les vingt dernières années, l’éditeur CPO a révélé le legs symphonique de Felix Weingartner : sept symphonies des ouvertures et poèmes symphoniques ainsi que trois volumes de quatuors, une musique germanique très cultivée.

L’activité créatrice d’un autre grand chef allemand, Otto Klemperer (1888-1973), collègue de Furtwängler, est un peu plus connue, son éditeur EMI lui ayant laissé enregistrer ses œuvres, d’une obédience très hindemithienne. De Karajan ou Toscanini, il n’y a rien : ils inaugurent la « race » des chefs absolus, voués à l’interprétation.

Dans le même style que Klemperer, parmi les chefs symphonistes moins connus mais plus intéressants, on citera la surprenante 3e Symphonie« In Memoriam » du Polonais Paul Kletzki (1900-1973), chef dont la notoriété est liée à l’intégrale Beethoven du Philharmonique tchèque et au Chant de la terre de Mahler gravé pour EMI avec Dietrich Fischer-Dieskau.

Il est impossible de faire un tour d’horizon complet, mais en mentionnant le chef australien Eugene Goosens(1893-1962) et en plongeant dans l’univers de ses deux symphonies après Klemperer et Kletzki, on se rend compte que l’influence harmonique de Paul Hindemith ou Franz Schmidt sur un certain langage symphonique du XXe siècle est bien plus large qu’on le pensait. Comme celle de Kletzki, la musique de Goosens vaut le détour pour qui s’intéresse à ce type d’esthétique.

Il faut aussi rendre hommage à Antal Dorati, auteur de deux symphonies post-bartókiennes, qu’il grava pour BIS, après avoir enregistré la première pour Mercury dans les années 1950.

La veine des chefs compositeurs n’est pas tout à fait tarie de nos jours. José Serebrier en est aujourd’hui un digne représentant, mais on trouve davantage de créateurs chez les pianistes. Le Turc Fazil Say, opprimé par les autorités de son pays, est à la tête d’un catalogue important, d’œuvres parfois militantes, enregistrées sur plusieurs étiquettes, dont Naxos ; la Vénézuélienne Gabriela Montero, spécialiste de l’improvisation, a composé un Concerto pour piano ; Marc-André Hamelin, édité par la réputée maison Peters à Leipzig, est un compositeur admiré de ses pairs et Stephen Hough vient de titrer son dernier récital « Vida breve » du nom de sa 4e Sonate pour piano.

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