Au Festival d’été de Québec, la fête en marge des Plaines

Le public a vite oublié les pépins techniques du début pour réciter avec White-B ses rimes. «Infréquentable» et «Traîne en bande», parues en mars dernier, étaient déjà sur toutes les lèvres.
Photo: Marc-Antoine Hallé - FEQ Le public a vite oublié les pépins techniques du début pour réciter avec White-B ses rimes. «Infréquentable» et «Traîne en bande», parues en mars dernier, étaient déjà sur toutes les lèvres.

Assis sur notre siège assigné, l’un des 500 offerts au Manège militaire, l’unique salle de spectacle de cette « édition pas comme les autres » du Festival d’été de Québec (FEQ), on regarde le montage vidéo précédant l’arrivée sur scène de Loud et son DJ Ajust. Un rappel des grands moments de communion musicale vécus ces dernières années au Festival. Metallica hurlant sur les plaines d’Abraham assaillies par les métalleux, la pluie qui fracasse la scène des Foo Fighters, P!nk acrobatique au-dessus des premières rangées. On revoit aussi Cœur de Pirate, Claude Dubois et Loud. Le triomphe de ce dernier sur les Plaines en 2018 lui avait déverrouillé les portes du Centre Bell l’année suivante.

Pincements. Cette vidéo promotionnelle fut un cruel rappel de nos vies d’avant. Cinq cents spectateurs, ce sera le maximum toléré cette année au Festival d’été de Québec. Tous les concerts, deux par soir, ont lieu au Manège militaire, collé si près des Plaines désertées que leur silence nous assourdit. De l’autre côté, la place Georges-V est devenue l’Espace FEQ, avec une exposition photo, une boutique de souvenirs du festival, quelques stands de commanditaires et une clinique de vaccination mobile, l’attraction la plus populaire en ce samedi soir. Un peu plus haut sur la Grande-Allée, les terrasses sont bondées — pas tout à fait comme durant un vrai FEQ, simplement comme pendant un vrai beau samedi soir d’été dont on peut enfin profiter, avec la bénédiction de la Santé publique.

Devant la fontaine de Tourny, pas de scène gratuite, ni bars ni cantines. Le Pigeonnier ? Vacant. Plus bas où le festival aimait programmer ses spectacles de musiciens d’Afrique, des Antilles et d’Amérique latine, la place d’Youville a été recouverte de sable, servant de place publique au décor tropical. Joli, mais ça manque de bonne musique.

Le Festival a pourtant lieu depuis le 8 juillet déjà, parce qu’il faut bien que le monde recommence à tourner après tout. Or, son empreinte sur la ville est pratiquement invisible. La mer de mélomanes grouillant près de la porte Saint-Louis, à l’entrée des Plaines, a été en partie remplacée par les touristes revenus arpenter la vieille ville. Les commerçants et les hôteliers sont soulagés ; certes, ce n’est pas encore le retour à la normale, mais au moins les affaires reprennent, le tourisme intérieur (et ontarien) redonnant à la capitale ses airs estivaux.

Le rodéo de White-B

White-B aussi était heureux. Il retrouvait la scène. Il retrouvait les fans. Nous aussi étions heureux : cinq cents spectateurs assis, c’est peu, mais c’est mieux que l’absence de concerts que nous avons vécue pendant presque 18 mois. Le rappeur montréalais était gonflé à bloc en chargeant la scène hier soir, à 18 h 30. Si bien qu’il ne s’est jamais aperçu du problème technique nous empêchant d’entendre la rythmique déclenchée par son DJ — lui l’entendait dans ses écouteurs — et nous a offert une première chanson (Chacun son récit, 2019) a cappella par accident.

Un joyeux bazar que ce début de concert, alors que, constatant enfin le pépin, le membre du 5Sang14 a redoublé d’ardeur pour faire lever la salle, courant d’un bout à l’autre de la scène, sautillant partout, au point d’en perdre ses écouteurs et leur boîtier à piles, un technicien de scène courant derrière lui pour le remettre dans la poche arrière de son jean, c’était comme essayer d’attraper une truite à mains nues.

Son collègue Lost a eu tôt fait de le rejoindre sur scène pour jouer le rôle de hypeman, tandis que White-B enfilait les chansons de son plus récent projet, Double Vision, dont une version étonnamment rugueuse de la chanson titre, lui donnant instantanément une tout autre dimension. Idem pour sa livraison du succès Bye Bye (de l’EP Blacklist, 2019), servie avec un à-côté de basses fréquences grosses comme le mont Sainte-Anne.

Le public a vite oublié les pépins techniques du début pour réciter avec lui ses rimes. Infréquentable et Traîne en bande, parues en mars dernier, étaient déjà sur toutes les lèvres, et les « classiques » Blacklist et Mauvais garçons ont enflammé la foule, L’apparition de Souldia et MB (autre collègue du 5Sang14) pour Le bonheur des autres a scellé le succès de la soirée.

Et White-B ne tenait pas en place, allant jusqu’à s’enfoncer dans la foule, enjambant les barrières séparant les sections, « parce qu’il fallait que j’aille vous voir un peu, sentir votre chaleur », a-t-il dit. Sa performance fut crue, sans artifices (quelques projections rehausseraient sans doute l’expérience), somme toute assez brève, tenant en soixante minutes sans rappel, mais elle fut surtout fébrile et exubérante.

Loud inédit

En comparaison, Loud s’affirmait évidemment avec une meilleure expérience de la scène et, même s’il a cartonné sur les Plaines devant une foule sans commune mesure avec celle d’hier, son concert nous a quasiment paru comme un moment privilégié. Hé, le type remplit des arénas, le voilà juste pour cinq cents d’entre nous, déballant sa collection de succès !

Généreux, le MC a poussé la note pendant plus de 90 minutes, enfilant une vingtaine de succès avec l’aide de prestigieux invités, à commencer par son fidèle (et si efficace !) DJ Ajust et son vieux complice Lary Kidd, particulièrement allumé hier soir — ses couplets durant On My Life furent spectaculaires, mais ensuite relancés par ceux de 20Some des Dead Obies (de qui on attend d’ailleurs un projet solo depuis longtemps).

Ensemble, ils nous ont aussi offert ce qui, sauf erreur, pourrait être un premier avant-goût du prochain album de Loud, que ce dernier a promis pour « très bientôt » : Hommes de lettres, avec Lary Kidd et 20Some. Plus tard, il a convié sur scène le vétéran MikeZup pour une impressionnante collaboration nommée Lemon, sur une rythmique très « East Coast Rap » du tournant des années 2000, à l’opposé des grooves dansants de 56K, Fallait y aller, Nouveaux riches et Toutes les femmes savent danser, qu’il a évidemment offert aux fans.

Loud a gardé le gratin pour la fin : au rappel, il conviait sur scène Imposs, de Muzion, pour qu’il balance sa chanson Légendaires, tirée de son puissant album ÉlévaZIIION (Société distincte) paru l’an dernier. Tous les invités du succès étaient là sur scène : White-B, Tizzo, Rymz et bien sûr Loud. C’était sans doute la première fois que cette chanson était interprétée sur scène. Malgré tout, le Festival d’été de Québec réussit à nous faire vivre des moments d’exception.

Photo: Marc-Antoine Hallé - FEQ Loud au Festival d'été de Québec 2021


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