Solistes, pandémie, carnets intimes et stratégies

Le CD «When Do We Dance», de Lise de la Salle, véhicule la joie et l’espérance d’un renouveau.
Photo: Stéphane Gallois Le CD «When Do We Dance», de Lise de la Salle, véhicule la joie et l’espérance d’un renouveau.

Après l’album Introspection chez DG, qui a vu Yannick Nézet-Séguin retrouver le piano, la pianiste canadienne Angela Hewitt nous arrive avec Love Songs chez Hyperion. Melancholy Grace, Labyrinth, Good Night : les récitals de solistes se déclinent en anglais comme autant de carnets intimes, plus ou moins liés à la pandémie. À moins que cette tendance cache une mutation du marché.

« La musique était mon refuge. Remplissant l’espace entre les notes, je pouvais me lover dans la solitude. » Ces paroles de la poétesse américaine Maya Angelou mises en exergue par Angela Hewitt donnent le ton de son disque Love Songs.

Comme bien d’autres artistes, la pianiste canadienne a cherché refuge dans certaines musiques face à la situation inédite et imprévue de l’arrêt brusque d’une carrière trépidante. Ce programme de mélodies transcrites pour piano, enregistré en novembre 2020, en témoigne.

En mai 2021, dans un précédent tour d’horizon, abordant déjà les conséquences éditoriales de la pandémie (« La production phonographique se joue de la pandémie »), nous avions vu comment certains artistes avaient profité de cette pause imprévue pour se confronter à des monuments du répertoire. Celui pour violon seul a été particulièrement gâté, avec les Caprices de Paganini d’Alina Ibragimova (Hyperion), les Sonates d’Ysaÿe de James Ehnes (Onyx) et les Sonates et Partitas de Bach d’Augustin Hadelich (Warner).

Le propos, ici, est de nous pencher sur le phénomène en vogue des récitals thématiques au piano, parfois très symboliques mais pas toujours si innocents que l’on voudrait le croire.

La renaissance du disque à thème

À l’époque où l’univers de l’édition phonographique tournait autour de galettes, qu’elles soient de 30 cm (vinyles) ou 12 cm (CD), vendues dans des magasins de disques, les parutions Love Songs d’Angela Hewitt, Introspection de Yannick Nézet-Séguin ou Melancholy Grace du claveciniste Jean Rondeau auraient été des casse-tête pour les éditeurs et les revendeurs : des disques quasiment mort-nés, perdus dans les bacs des sections « récitals thématiques » ou « piano »,ces parents pauvres d’un marché articulé autour d’une logique compositeur–œuvre–interprète

Les choses ont beaucoup changé : le « récital titre » n’est pas pénalisé sur le lieu de vente puisqu’il n’y a presque plus de magasins ! Par contre, il permet à l’artiste de capitaliser autour d’une thématique plus ou moins limpide.

La renaissance du disque à thème n’est pas liée à la pandémie. Le phénomène la précède, illustré, au piano, par deux CD enregistrés respectivement en février et en janvier 2020 : Good Night de Bertrand Chamayou chez Warner et Labyrinth de David Greilsammer chez Naïve, un programme que ce dernier devait venir présenter en concert cette saison à la salle Bourgie.

Tous deux sont fascinants à plus d’un titre. Good Night, programme de berceuses que nous avons déjà commenté ici, pour son exigence et intelligence musicale dans un CD qui, comme nous l’écrivions, « nous invite à la rêverie tout en ayant de la teneur, une ossature et une matière musicale ».

D’un autre côté, cela fait des mois que nous n’arrivons pas au bout du pourtant excellent Labyrinth de David Greilsammer, récital intello, qui juxtapose attacca, par exemple, Fanfares de Ligeti, le Contrapunctus I de L’art de la fugue de Bach et En suspens de Ligeti. Ce labyrinthe musical que nous avons fini par consommer par modules (triptyques) semble venir d’un autre temps. Parce que la pandémie et la sortie de celle-ci semblent nous avoir donné le goût des choses rassurantes, le besoin d’une sorte de « comfort food » artistique, qualificatif que l’on ne saurait accoler à la — certes fascinante — succession Scriabine-Rebel-Scriabine qui clôt le parcours tortueux de Greilsammer.

Des programmes, pour qui ?

Le besoin de réconfort, c’est ce que sent bien Angela Hewitt dans Love Songs, des mélodies sans paroles, arrangements de Schumann par Liszt, Strauss par Reger ou Manuel de Falla par Ernesto Halffter. La plage symbolique en est  Morgen ! de Richard Strauss. Le disque semble démarrer par cette plage 7. S’ensuivent la Danse des esprits bienheureux de l’Orphée de Gluck transcrite par Kempff, l’Adagietto de la 5e Symphonie de Mahler, deux Mélodies de Grieg et cinq des Sept chants populaires espagnols de Manuel de Falla. Nous ne sommes pas devenus inconditionnels d’Angela Hewitt, dont le toucher nous apparaît toujours manquer de facettes et dont le réglage du piano est un peu clair, mais le disque est plaisant et bienvenu.

Un point relie Good Night, Labyrinth et Love Songs : ces programmes ont été conçus dans une logique d’écoute continue d’un disque. Ce n’est plus du tout une évidence dans une industrie de la musique dont le marché mondial de 21,6 milliards de dollars est assuré à 62,1 % par les revenus du streaming. La progression des revenus du streaming compense ainsi le déclin des autres formats, dont une baisse des supports physiques de 4,7 %.

En termes concrets, le marché n’est plus vorace de disques, mais de plages. L’unité du monde du streaming est le « clic » et pour l’heure rien ne différencie dans la rétribution (paiement de droits), 3 minutes de piano seul et 25 minutes d’un mouvement d’une symphonie de Mahler par un chœur et un orchestre de 110 musiciens.

En d’autres termes, le récital thématique à plages multiples, pandémie ou non, n’en est qu’à ses balbutiements. Car en fournissant des programmes d’une vingtaine de plages, artistes et éditeurs encourent vingt fois plus de chances d’être considérés dans la composition des « listes de lecture » (playlists), du genre « Piano relaxation » qui démultiplient la consommation.

Love Songs d’Angela Hewitt n’a pas été formaté pour le streaming, car Hyperion boycotte ce mode de diffusion : « De nombreux labels ne déboursent rien pour leurs enregistrements, payés par les artistes ou des mécènes. Ces étiquettes n’ont strictement rien à perdre en allant sur les services de streaming […]. Par contre, Hyperion dépense 2,5 millions de dollars canadiens pour ses enregistrements chaque année. Si j’allais en streaming et qu’une faible partie de nos acheteurs changeait d’habitude de consommation, l’entreprise fermerait à court terme », déclarait Simon Perry, le directeur d’Hyperion au Devoir en août 2020. Il chiffrait à 58 millions le nombre de clics nécessaires pour rentabiliser un enregistrement de Marc-André Hamelin avec orchestre !

Hyperion consent cependant à collaborer avec Apple Music, qui paie des redevances plus élevées, sur des listes spécifiquement façonnées. Constat fascinant : « En deux ans, mon top 100 est exclusivement constitué de musique pour piano », nous disait Simon Perry, qui enregistre pourtant dans tous les genres.

Modèles numériques

Les plages devenant des sources à listes de lecture, DG ne s’est même pas encombré de la publication d’un CD pour Introspection de Yannick Nézet-Séguin, qui vit sa vie dans le monde numérique et est d’ailleurs composé d’inspirations pianistiques éparses. Dans le genre, DG avait déjà engrangé un grand succès commercial en la matière avec le Piano Book de Lang Lang, recueil de pièces faciles et populaires immédiatement propulsé au rang de « biggest streaming debut » de l’artiste en 2019.

C’est de la même façon que l’on peut picorer au hasard du Labyrinth (oui, on vite arrive à court de substantifs !) de Khatia Buniatishvili chez Sony, composé d’œuvres de Morricone, Satie, Bach, Gainsbourg, Villa-Lobos, Couperin, Glass, etc. Son disque méditatif, mais pas doucereux, est son plus accompli.

Il est, par contre, étonnant que le menu de paraphrases d’airs de bel canto intitulé « Casta Diva » sous les doigts de Vanessa Benelli Mosell chez Decca ne soit disponible qu’en numérique. Plus flamboyant que les chants d’Angela Hewitt, il méritait une édition CD.

Dans la veine des CD de Bertrand Chamayou, David Greilsammer et Angela Hewitt, et à l’opposé de la mélancolie de cette dernière, le CD When Do We Dance de Lise de la Salle chez Naïve mérite son existence physique : il véhicule la joie et l’espérance d’un renouveau. Il s’agit d’un tour du monde primesautier débutant avec les États-Unis de George Gershwin, Art Tatum, William Bolcom et Fats Waller. Piazzolla, Ginastera représentent l’Amérique du Sud. De Falla, Ravel, Saint-Saëns, Bartók, Stravinski, Scriabine et Rachmaninov, pour l’Europe, bouclent un programme certes pas indispensable, mais très bien réalisé, spirituel et estival.

Disques présentés

Good Night. Bertrand Chamayou, Erato 9029524243.

Labyrinth. David Greilsammer, Naïve V7084.

Love Songs. Angela Hewitt, Hyperion CDA 68341.

Melancholy Grace. Jean Rondeau (clavecin), Erato 9029500899.

Introspection. Yannick Nézet-Séguin, DG numérique.

Labyrinth. Khatia Buniatishvili, Sony 19439795772.

Piano Book. Lang Lang, DG 2 CD 4797528.

Casta Diva. Vanessa Benelli Mosell, Decca numérique.

When Do We Dance. Lise de la Salle, Naïve V 5468.



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