André Previn et la caverne du surdoué incompris

Comment André Previn, né à Berlin en 1929 sous le nom d’Andreas Ludwig Priwin, élevé à Los Angeles, qui avait pris des cours de direction d’orchestre avec Pierre Monteux pour arrêter de composer pour le cinéma et quitter Hollywood, s’est-il retrouvé à la tête de l’un des plus grands orchestres européens, le LSO, en 1968?
Photo: Reg Wilson Comment André Previn, né à Berlin en 1929 sous le nom d’Andreas Ludwig Priwin, élevé à Los Angeles, qui avait pris des cours de direction d’orchestre avec Pierre Monteux pour arrêter de composer pour le cinéma et quitter Hollywood, s’est-il retrouvé à la tête de l’un des plus grands orchestres européens, le LSO, en 1968?

Warner Classics rassemble les enregistrements réalisés par André Previn pour EMI entre 1971 et 1987. Chose étonnante, ce legs atteint le nombre impressionnant de 96 CD tout en ne comportant aucun enregistrement d’opéra.

« Nous avons vécu onze années extraordinaires. Et si quelqu’un doute de la musicalité de cet homme, qu’il écoute les concertos de Mozart enregistrés sous la direction d’Adrian Boult. Ce qui naît sous ses doigts est extraordinaire », dit Gerald Newson, ancien contrebassiste de l’Orchestre symphonique de Londres (LSO) dans le documentaire audio André Previn – A Memoir, joint en supplément à ce coffret des enregistrements EMI du musicien américain.

En plus des symphonies, ballets et concertos dirigés par André Previn, on l’entend comme pianiste dans deux disques Mozart et quelques rares enregistrements de musique de chambre.

Sortant des studios d’Abbey Road en novembre 1973, le chef Adrian Boult, 84 ans, s’extasiait sur le « saisissant pianiste mozartien » qu’il venait de côtoyer et qui, dans la vie, était aussi le directeur musical de l’orchestre qu’il venait de diriger en studio.

Un choix raisonné

 

Ainsi donc, André Previn a enregistré des concertos pour piano de Mozart (nos 17 et 24) avec Adrian Boult ! Il fallait avoir déniché un CD sous licence hollandaise Disky il y a 25 ans pour s’en souvenir. C’est là la caractéristique principale de cette boîte par rapport aux coffrets du même genre : le fossé entre une discographie bien connue d’André Previn et des disques qu’on a l’impression de n’avoir jamais vu, tant leur maintien au catalogue fut éphémère.

La même distorsion existe entre l’image du chef que l’industrie de la musique a voulu projeter, soit un spécialiste de Rachmaninov, Prokofiev, Tchaïkovski et des grandes œuvres spectaculaires, et la vraie nature du chef, habité par Haydn, Mozart, Strauss et la musique française du tournant du XXe siècle.

Si André Previn n’avait pas été si doué, ce coffret serait une horreur, car cette édition nous permet d’entrevoir l’ampleur d’une opération marketing quasi unique. Comment Andreas Ludwig Priwin, né à Berlin en 1929, élevé à Los Angeles, qui avait pris des cours de direction d’orchestre avec Pierre Monteux pour arrêter de composer pour le cinéma et quitter Hollywood, s’est-il retrouvé à la tête de l’un des plus grands orchestres européens, le LSO, en 1968, alors qu’il n’avait jamais dirigé en Angleterre et n’avait commencé sérieusement sa carrière de chef symphonique que deux ou trois ans auparavant ?

Le document audio de John Tolansky apporte une réponse. « Harold Lawrence, ancien directeur artistique des disques Mercury, devenu le directeur général du LSO, est venu devant l’orchestre en disant : “Il y a onze raisons pour lesquelles André Previn est le meilleur choix pour devenir notre prochain chef”. Après l’énumération, j’ai répliqué : “Je n’en vois qu’une. L’orchestre est complètement fauché.” Le président du CA a grommelé : “Bien vu”. Ainsi, Previn a été choisi pour les mauvaises raisons, avec la promesse de contrats de disques qui permettraient de nous refaire économiquement », explique Denis Wick, ancien tromboniste principal.

« Cela a pris à André quatre ou cinq ans à rallier tout le monde avec tact. Il avait un humour vif et aiguisé. Il n’a pas été un tyran, tout a été accompli grâce à son talent », dit le violoniste Robin Brightman.

La nomination fut donc un pari économique : enregistrer des disques à tour de bras. L’ampleur de cette campagne frise l’invraisemblable. Pour l’année 1973, qui débute les 3 et 4 janvier avec la légendaire 2e Symphonie de Rachmaninov, premier enregistrement intégral de l’œuvre, on ne compte pas moins de 14 projets d’enregistrements (CD 11 à 26), dont un en tant que soliste (le Mozart avec Boult) et un CD de musique de chambre (trios de Ravel et Chostakovitch avec Yong Uck Kim et Ralph Kirshbaum).

Entre-temps, depuis 1971, Previn et le LSO sont devenus les porte-parole de la musique classique à la télévision, avec André Previn’s Music Night à la BBC qui rassemble plus de 4 millions de spectateurs. Deux disques de « bonbons » orchestraux portent le titre de cette émission.

Disques éphémères

 

Lors d’une rencontre en 2003 à New York, nous avions discuté de la construction de ce catalogue de disques, guidés alors par la curiosité de savoir quel pourcentage résultait de la vraie volonté artistique de Previn. « La plupart du temps, la décision était mutuelle. D’un côté, on me demandait : “Et si on enregistrait 1812 et le Boléro ?” À ça, je répondais : “Et si on gravait les Symphonies de Roussel ?” À ce moment-là, les deux parties disaient : “Oh my God !” et on trouvait un moyen terme. »

Dans ce coffret, nous avons les « classiques » bien connus : les trois Symphonies de Rachmaninov, les ballets de Prokofiev et de Tchaïkovski (dont deux Casse-noisette), les Planètes, Carmina Burana, les CD de Previn en tant qu’accompagnateur d’Itzhak Perlman et Jean-Philippe Collard (Saint-Saëns). Mais le sentiment dominant est celui de la redécouverte, surtout pour ceux qui n’ont jamais vraiment gratté la surface.

Il y a des enregistrements respectés des connaisseurs, comme ses Chostakovitch (Symphonies nos 4, 5, 6, 8, 10 et 13). Une écoute très attentive de la Quatrième (gravée à Chicago en 1977) met la barre très haut pour toute la concurrence. Il en va de même avec la Sixième, dont le grave et pesant 1er mouvement rappelle celui, historique, de Fritz Reiner, car André Previn, chef réfléchi, savait accorder beaucoup de poids aux choses graves. Ses enregistrements Britten sont précieux pour cela.

Il y a aussi une cohorte d’enregistrements passés aux oubliettes, telles les 5e et 7e Symphonies de Beethoven (tempos prudents, mais quels cors dans la 7e !) des disques Haydn (Symphonies nos 88, 94, 96 et 104) dont nous ne connaissions même pas l’existence, la Rustic Wedding Symphony de Goldmark, un superbe disque Poulenc illustré par une toile du Douanier Rousseau, les Quatre derniers Lieder de Strauss avec Anneliese Rothenberger. On y retrouve aussi une très remarquable 4e de Mahler à Pittsburgh, une 2e Symphonie de Sibelius, avec le même orchestre en 1977 avec un son un peu renfermé mais plus vivant et frémissant qu’à Londres (où l’ingénieur Christopher Parker fait dans la routine honorable, sans plus), et d’autres surprises du même genre. Il n’est jamais trop tard pour découvrir une Symphonie alpestre enregistrée à Philadelphie en 1983 !

Previn n’avait aucune amertume à l’égard de ces parutions sans lendemain. « Ces enregistrements ont attiré l’attention par le simple fait qu’ils ont été réalisés. Je vais vous raconter une anecdote : Duke Ellington a été jeté par Columbia après dix-neuf ans de collaboration. Lorsqu’il leur a demandé pourquoi cette collaboration prenait fin, Columbia a répondu : “Parce que vous ne vendez plus de disques”. Et il leur a rétorqué : “Excusez-moi, j’ai dû me tromper ; je pensais que les disques, c’est moi qui les faisais et vous qui les vendiez” ! » m’avait-il dit en 2003.

Le grand malentendu

 

Le coffret André Previn est finalement assez facile à cerner. Venant en complément du coffret publié par Sony–RCA, il montre tout d’abord que les qualités du pianiste André Previn ont été sous-utilisées. Cet artiste se montre inspiré dans tous les disques de musique de chambre et ses concertos de Mozart sont admirables, avec une inoubliable cadence du finale du 20e.

Remarquable accompagnateur de concertos, Previn est aussi, foncièrement, un chef qui donne son meilleur dans ce qui le fascine (Rachmaninov, Richard Strauss, Mozart, Chostakovitch, Prokofiev, la musique française), mais que l’industrie a surtout utilisé pour revitaliser médiatiquement la musique classique dans un pays, l’Angleterre, où celle-ci était incarnée par de « vieux visages » (Beecham mort en 1961, Barbirolli mort en 1970, Klemperer mort en 1973, Boult mort en 1983).

À ce titre, il était nécessaire pour cette industrie de faire enregistrer à ce nouveau fer de lance les best-sellers du répertoire : Planètes, Carmina Burana, Symphonie fantastique, Variations Enigma, où Previn n’est jamais déshonorant mais assez neutre et jamais au niveau où la presse anglaise a voulu nous le laisser penser.

Car Previn est bien davantage un chef profond qu’un chef spectaculaire. Son Mort et transfiguration de Strauss est saisissant, son Manfred de Tchaïkovski morose. On a voulu nous faire croire qu’il venait de Hollywood. Mais il était de Berlin. Ce malentendu l’a poursuivi jusque dans ses nécrologies.

André Previn

The Warner Edition – Complete HMV & Teldec Recordings, Warner, 96 CD, 0190295065737



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