Les larmes de métal de Backxwash

La rappeuse Backxwash n’était pas préparée à la déferlante de messages haineux qui a suivi sa victoire: «Dès que j’ai gagné le Polaris, les deux semaines suivantes ont été affreuses. Tous ces inconnus apparaissant de nulle part m’envoyant des messages pour me dire que ma musique, c’était de la
Photo: Chachi Revah La rappeuse Backxwash n’était pas préparée à la déferlante de messages haineux qui a suivi sa victoire: «Dès que j’ai gagné le Polaris, les deux semaines suivantes ont été affreuses. Tous ces inconnus apparaissant de nulle part m’envoyant des messages pour me dire que ma musique, c’était de la "bullshit".» Sans compter les commentaires sur la couleur de sa peau ou sur son identité sexuelle. «I Lie Here Buried with My Rings and My Dresses», son nouvel album, «répond à tout ça», prévient-elle.

En juin 2020, Backxwash mettait un pied hors de la marge pour présenter un premier disque écorché vif mêlant métal, musique industrielle et hip-hop. Au moment de lancer son nouvel album, I Lie Here Buried with My Rings and My Dresses, la musicienne montréalaise fait désormais parler d’elle partout en Amérique du Nord, à la faveur du prix Polaris qu’elle a remporté l’automne dernier et qui l’a placée au cœur de l’avant-garde musicale canadienne… et dans la mire des racistes et des transphobes. Retour sur une année mouvementée.

« Pour tout te dire, je ne m’attendais pas à ce que ce projet mène à quoi que ce soit », avoue candidement Ashanti Mutinta, qui lancera son second disque le 20 juin avec un concert virtuel à l’affiche du festival Suoni per il popolo. « J’ai sorti unalbum pour lequel je ne voulaismême pas faire de promo, il a fallu me convaincre que ça valait la peine d’en faire. Puis, lorsque les médias ont commencé à s’y intéresser, je me suis simplement dit : Ah ! C’est cool… »

L'album «I Lie Here Buried with My Rings and My Dresses» de Backxwash

Lorsqu’est paru God Has Nothing to Do with This Leave Him Out of It en mai 2020, peu de médias s’y étaient effectivement intéressés. L’été confiné qui a suivi a favorisé le bouche-à-oreille virtuel, jusqu’à alimenter les rumeurs pour le prix Polaris, décerné par un jury spécialisé, au meilleur disque canadien. « Quand est sortie la courte liste, ma seule réaction fut : Euh, what ? Tout ça était tellement DIY [NDLR : do-it-yourself, autoproduit], seulement moi et mon partenaire, Mechant Vaporwave, qui s’occupe de l’aspect visuel du projet. De voir notre travail prendre un tel envol… Je n’étais pas préparée à ça ! »

Ni à la déferlante de messages haineux qui a suivi sa victoire pleinement méritée : « Dès que j’ai gagné le Polaris, les deux semaines suivantes ont été affreuses. Tous ces inconnus apparaissant de nulle part m’envoyant des messages pour me dire que ma musique, c’était de la bullshit. » Sans compter les commentaires sur la couleur de sa peau ou sur son identité sexuelle. I Lie Here Buried with My Rings and My Dresses, son nouvel album, « répond à tout ça », prévient-elle. « Je trouvais que l’album était la plateforme parfaite pour aborder le sujet du racisme. »

Le Polaris a aussi eu d’heureuses retombées pour la musicienne, dont le nouvel album est particulièrement attendu des médias spécialisés. Le mois dernier, nous apprenions qu’elle a été invitée à présenter une chanson originale pour la compilation Adult Swim Single Series de la chaîne Cartoon Network, en compagnie d’une trentaine d’autres illustres musiciens issus du champ gauche, tels que Iceage, Jlin, Moor Mother, Pink Siifu et Chromeo. Malgré toutes ces offres, Backxwash n’entend pas changer sa manière de travailler : « On s’est demandé si nous avions besoin de constituer une équipe autour du projet, mais on a choisi de continuer à tout faire nous-mêmes. L’industrie musicale est plutôt… structurée, alors que nous sommes plutôt chaotiques ! Mais on aime travailler dans ce chaos, et surtout travailler entre nous. »

Aux extrêmes

Composé et enregistré durant la pandémie, ce deuxième album en carrière est lourd et corrosif. Aussi poignant et intime que le premier, mais esthétiquement plus diversifié : revendiquant encore l’étiquette horrorcore (décrivant un rap macabre apparu dans les années 1990), Backxwash joue sur les extrêmes, soit du côté métal, soit du côté rap, avec les chansons Song of Sinners, Nine Hells et 666 in Luxaxa, qui échantillonne des chants zoulous.

En Zambie, où elle a grandi, elle regardait une télésérie sud-africaine intitulée Shaka Zulu, inspirée de la vie du puissant roi zoulou, « et il y avait ce personnage qu’on appelle isangoma, un guérisseur ayant un lien avec les esprits. Il me faisait peur, mais maintenant que je suis plus grande, je n’ai plus peur de l’isangoma ; je comprends aujourd’hui qu’il est d’abord un guérisseur. Je trouvais que c’était un sujet parfait pour une chanson. »

On s’est demandé si nous avions besoin de constituer une équipe autour du projet, mais on a choisi de continuer à tout faire nous-mêmes. L’industrie musicale est plutôt… structurée, alors que nous sommes plutôt chaotiques ! Mais on aime travailler dans ce chaos, et surtout travailler entre nous.

Sur Wail of the Banshee et la chanson titre (un duo avec la musicienne trans torontoise Ada Rook) en ouverture de l’album, on la croirait accompagnée d’un groupe heavy metal, s’alignant ainsi sur le son cru de son EP Stigmata paru en août 2020, où elle échantillonne les groupes death metal Renascent (de la Finlande) et Antestor (de la Norvège).

« Sur Stigmata, j’ai travaillé beaucoup le son de la batterie, et c’est à partir de là que j’ai composé les premières chansons du nouvel album », indique-t-elle, ajoutant avoir suivi au cours de la dernière année un régime musical de vieil industriel et de métal comprenant le classique Streetcleaner (1989) de Godflesh, les expérimentations métal d’Imperial Triumphant et, « toujours, du Nine Inch Nails. L’album Pretty Hate Machine est important pour moi, je me suis inspirée du son des distorsions ».

L’explosive Burn to Ashes, qui conclut le disque, s’articule autour d’un échantillon d’une chanson de Godspeed You ! Black Emperor.

La voix du désespoir

« L’esthétique sonore de l’album est importante pour moi, mais aussi la manière dont je voulais que ma voix sonne. J’ai beaucoup expérimenté cet aspect », ajoute Backxwash, reconnaissant l’influence de Diamanda Galás et de Kendrick Lamar sur sa manière de chanter, hurler (comme sur la chanson Nine Hells) et de rapper, qui varie sur l’album au gré des thèmes et du moment où elle a été enregistrée en studio, Ashanti ayant commencé un traitement d’hormonothérapie féminisante. « Lorsque j’ai commencé la thérapie, note la musicienne, j’avais déjà pris de l’expérience avec ma voix, en tant que rappeuse ; ce sera intéressant de voir comment elle va évoluer » en raison de la thérapie.

« Je pense avoir poussé à un autre niveau sur cet album l’idée d’un rap extrême ou d’un hip-hop industriel. Dans le son autant que dans le texte : mes mots devaient être encore plus profonds que sur le premier album. » Sur Wail of the Banshee, par exemple, « où je décris toutes ces émotions qui s’emparent de moi lorsque j’ai des pensées suicidaires. C’est vrai que je parlais aussi de dépression et de suicide sur le premier album, mais plus en surface qu’aujourd’hui ».

I Lie Here Buried with My Rings and My Dresses s’ouvre avec la voix d’un homme discutant de la fonction physique de la douleur dans le cadre d’une thérapie, un échantillon sonore que Backxwash a trouvé sur Instagram. « La douleur est un thème récurrent tout au long de l’album, dit-elle. Mon précédent disque commençait par le difficile constat que tout va mal dans le monde, mais se terminait quand même sur une note d’espoir. Sur ce disque, je balance cette idée-là par la fenêtre : ça va mal, et rien n’est près de changer. L’important, c’est d’être capable de trouver le courage d’affronter tout ça. » 

I Lie Here Buried with My Rings and My Dresses

Backxwash, à compte d’autrice, à paraître le 20 juin ; l’artiste offrira un spectacle virtuel le soir même, à 21 h 30, dans le cadre du festival Suoni per il popolo.



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