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«Jacques Michel en rappel» à la PdA - Pas de dinosaure

Il l'avait dit en entrevue: c'était son show, c'était son choix. Non, il ne referait pas Sur un dinosaure. Parole tenue: il l'a dûment omise. Pas de dinosaure, me disais-je en voyant cet homme fier prendre la scène comme si elle n'avait jamais cessé de lui appartenir. Hier à Wilfrid-Pelletier, Jacques Michel a été Jacques Michel, 17 ans d'hiatus ou pas, soixantaine ou pas: incroyablement intense, absolument pertinent, allumé jusqu'à l'exaltation, pro à l'os, aussi fort en voix qu'on l'espérait, totalement souverain.

Certes soutenu par un groupe d'accompagnateurs de première force, secondé de la plus intelligente et sensible façon par le metteur en scène Sylvain Ménard, le chansonnier n'en était pas moins seul maître à bord. Cela s'entendait dans ses présentations, dans son jeu de guitare, dans ce phrasé impeccable qui l'a toujours distingué des machouilleurs de phonèmes, cela se voyait dans cette fermeté de la gestuelle, dans la franchise du regard, dans la belle place qu'il faisait à ses invités tout autant que dans sa volonté de revenir seul pour les rappels.

On était à cent lieues du spectacle fourre-tout. C'était un spectacle important parce que véritablement unique, retour d'un seul soir, et rien n'était concession. Les chansons étaient soigneusement choisies, méticuleusement arrangées, rigoureusement agencées. On mesurait la profondeur du répertoire, bien au-delà des immortelles: qui se souvenait de ce très beau folk rock intitulé Un peu d'air? De la ferveur humaniste de Manifeste (donnée avec les frères Diouf en un formidable crescendo)? De la tendresse de cet hommage aux défricheurs de son Abitibi natal intitulé Le Paysan? Jacques Michel n'a pas eu que des succès, il a écrit de grandes chansons.

Rarement ai-je assisté à un spectacle où les invités étaient mieux intégrés. Pour Gilles Valiquette, le complice des années 70, un bloc de deux chansons - Mon petit camarade, Citoyen d'Amérique - suffisait au bonheur des retrouvailles. Pour le duo avec Laurence Jalbert, S'il reste encore des hommes fournissait la matière d'harmonies à pleins poumons. Plus fort encore, pour les Sylvain Cossette et Wilfred Le Bouthillier, les évidences ont été déjouées: Jacques Michel a partagé Amène-toi chez nous avec le premier plutôt qu'avec le second (quelle combinaison!), et c'est Wilfred qui a rejoint l'auteur-compositeur de Pas besoin de frapper avant Cossette et les Diouf.

Jacques Michel n'était pas qu'en parfait contrôle de la situation: il était d'une poignante authenticité. Saisissant l'occasion à sa juste valeur, il a livré ses chansons les plus personnelles comme on ouvre un testament, offrant Pour toi à sa femme actuelle (au jour de leur 10e anniversaire de mariage), puis Ta mère et moi à sa fille, et Lettre à une immigrante à sa défunte première femme. En toute logique, en toute noblesse aussi, l'ultime chanson du spectacle, La dernière lettre à Charlie, inédite, nous était adressée: «Demain je n'aurai pas d'adresse / Je pars sur mon voilier...» Tête haute.