Festivals - L'événement Wozzeck

La reprise dimanche à 14h et mardi à 20h, au Festival Orford, du Wozzeck de Berg dans l'orchestration revue par John Rea est l'un des grands événements musicaux de l'été. Cette production, chantée par les stagiaires de l'atelier lyrique d'Orford et dirigée par Yannick Nézet-Séguin, sera mise en scène par Lorraine Pintal, la directrice artistique du Théâtre du Nouveau Monde.

Alban Berg (1885-1935) est connu pour être l'un des fondateurs de ce qu'on appelle la Seconde École de Vienne, qui mit en pratique la technique de composition sérielle d'Arnold Schoenberg (1924). Wozzeck, dont la création date de 1925 mais qui fut composé entre 1917 et 1922, n'est pas une oeuvre sérielle, même si la grande Passacaille, scène 4 du 1er acte, repose sur l'usage des douze tons. Berg abordera en fait ce système juste après. Il présente ici une partition atonale à l'harmonie très étudiée. L'écriture vocale est très variée, utilisant la déclamation (sprechgesang), le falsetto (voix de fausset) et toute une gamme d'expressions par le chant. John Rea a bien noté cependant que «le rôle de Marie est le seul à demander un chant "normal" du début à la fin».

Wozzeck est la mise en musique de l'ultime drame (inachevé quant à sa mise en forme), Woyzeck, du visionnaire Georg Büchner (1813-1837), qui ne fut créé à Vienne qu'en avril 1914. Berg fut bouleversé par la pièce et immédiatement hanté par l'idée d'en faire un opéra. Il faut dire que le texte est absolument sidérant quand on songe que cette histoire (inspirée d'un fait divers réel) d'un soldat barbier meurtrier de sa maîtresse et en proie à des visions et hallucinations fut écrite en 1837! Du canevas du fait divers (le vrai Woyzeck, qui n'était pas soldat, avait invoqué la folie pour tenter d'échapper à la condamnation), Büchner a fait une oeuvre militante, mettant le doigt sur la responsabilité collective de la société (l'armée en est le reflet, Woyzeck devenant un soldat) dans l'acte d'un individu et raillant les puissants.

En matière de génie, Berg n'est pas en reste: son canevas resserré (15 scènes divisées en trois actes, contre 24 scènes chez Büchner) suit une logique millimétrée. L'acte I traite de Wozzeck face à son environnement à travers cinq «pièces de caractère», c'est-à-dire cinq personnages caractérisés par cinq formes musicales (une suite, une rhapsodie, une marche militaire suivie d'une berceuse, une passacaille, un andante en forme de rondo). L'acte II brosse dans une symphonie en cinq mouvements les éléments du drame (jalousie croissante de Wozzeck). Le dernier acte enfin, celui du cataclysme (meurtre de Marie et suicide), est sous-titré «Cinq inventions» (sur un thème, sur un ton, sur un rythme, sur un accord, sur un perpetuum mobile). Tout cela, qui pourrait faire l'objet de pages entières d'analyse (imaginez simplement qu'un intervalle précis peut caractériser un objet — le couteau du meurtre!), supporte une action électrisante tant et si bien que le Wozzeck de Berg a été l'oeuvre la plus influente sur la production opératique au XXe siècle.

La réduction à 21 instruments de John Rea a été créée en 1995 par Lorraine Vaillancourt et le NEM. Elle vise à permettre des représentations de Wozzeck hors des salles d'opéra sans perdre la substance et les couleurs de l'oeuvre. John Rea souligne que «paradoxalement, une réduction est en fait un élargissement, une augmentation du rôle dévolu à chaque musicien. Chacun assume son rôle original mais en fait davantage, puisqu'un rôle secondaire consiste à se dissimuler derrière d'autres instruments pour assister à la sonorité globale. C'est là une astuce technique qui prend en compte le timbre de chaque instrument». Il ne pense pas que l'oeuvre perde ainsi en impact: «C'est le théâtre qui détermine la nature de la sonorité globale et dans la salle d'Orford l'orchestre sonnera beaucoup.» D'ailleurs, on entendra le Wozzeck de Berg, pas celui de Rea: «C'est bel et bien le travail de Berg. Je ne touche pas au discours, aux hauteurs de sons ou à la narration musicale. C'est une question de respect: il faudrait que cela apparaisse comme si personne n'avait touché à l'oeuvre, puisque je cherche à préserver les couleurs par le procédé de dissimulation.»

Quant à Lorraine Pintal, elle semble exaltée par la tâche, puisque «Büchner est un auteur mythique, un rêve pour tout metteur en scène». Le resserrement de la trame opéré par Berg, ramenant le drame à 15 scènes, ne la dérange pas: «Berg a fait beaucoup de contractions, mais ses choix sont intéressants et les raccourcis compensés par la musique. On peut dire que des couleurs textuelles sont transposées en musique. Il y a juste dans l'introspection de Woyzeck avant le meurtre et le suicide que l'on peut, dans la pièce de Büchner, mieux suivre les véritables enjeux, et ce, même si le cerveau de Woyzeck est malade. Mais dans l'ensemble, les personnages ne perdent pas leur couleur et leur précision. Berg confère même au docteur et au capitaine une dimension grotesque qui ouvre des espaces au metteur en scène.»

Dans la pièce comme dans l'opéra, «Wozzeck tire les rênes de son destin, même s'il est un cas psychanalytique», ajoute Lorraine Pintal, qui souligne la justesse d'une formule de John Rea: «Wozzeck est un immense cri.»