Hildegard, la singularité au carré

Les musiciennes n’avaient pas défini de direction musicale avant d’entrer en studio: «On voulait explorer quelque chose qu’on n’avait pas encore exprimé dans nos projets solos, ça c’est sûr», dit Ouri (à gauche). Helena Deland poursuit: «Tout s’est fait de manière collaborative. On chante toutes deux sur les chansons, chacune écrivant son bout de texte.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les musiciennes n’avaient pas défini de direction musicale avant d’entrer en studio: «On voulait explorer quelque chose qu’on n’avait pas encore exprimé dans nos projets solos, ça c’est sûr», dit Ouri (à gauche). Helena Deland poursuit: «Tout s’est fait de manière collaborative. On chante toutes deux sur les chansons, chacune écrivant son bout de texte.»

Fallait oser ! La chanson indie-folk ténébreuse d’Helena Deland partant à la rencontre des fines constructions techno et house d’Ouri, un arrimage créatif, aussi singulier qu’inattendu, pour ces deux musiciennes aux univers diamétralement opposés. Résulte de cette communion Hildegard, le premier album de chansons électroniques expérimentales du duo du même nom qui est déjà en train de réfléchir à son incarnation sur scène et aux prochains albums. Car, en filigrane, ce séduisant ovni musical raconte aussi l’histoire de deux femmes ayant retrouvé ensemble un sens de l’aventure et de la liberté.

Elles se connaissaient par amis interposés depuis quelques années, mais n’avaient jamais été proches. Leurs mondes sonores très distincts ont cependant un dénominateur commun : toutes deux ont trouvé leur auditoire à l’extérieur de nos frontières, passant beaucoup de temps sur les scènes d’Europe et des États-Unis avant la pandémie. Ouri et Helena s’estimaient mutuellement sans vraiment se connaître, « même qu’on n’avait jamais imaginé collaborer jusqu’à ce que nos gérances respectives, qui partageaient le même bureau, aient l’idée de réserver huit jours de studio et de nous proposer de travailler ensemble », explique cette dernière.

Pourquoi pas ? Elles ont lunché ensemble quelques jours avant, ont échangé sur leurs intérêts musicaux du moment — Ouri confiera avoir été surprise d’apprendre qu’Helena aimait autant la musique de club —, puis se sont investies corps et âme dans ces huit jours de studio. « On a simplement abordé ça comme une expérience, résume Ouri. On ne s’est pas projetées, on n’a fait que vivre le moment présent, on s’est défaites de nos égos pour profiter au maximum du moment et apprendre à être flexibles, à avoir davantage confiance en nous-mêmes. »

Hildegard fait à peine 29 minutes, mais il n’y a rien de diminutif dans cet album de huit chansons simplement identifiées par le moment où elles ont été composées et enregistrées : « Jour 1 », « Jour 2 », « Jour 3 », ainsi de suite. La collaboration se révèle à nous telle que l’inspiration s’est présentée à Ourielle Auvé et à Helena Deland : « Il y a une signification qui émane du choix de nommer les chansons ainsi, explique cette dernière. Ça évoque la légèreté et l’impulsivité dans lesquelles ce projet s’est construit. »

« En racontant notre histoire, on a compris que ce qui compte, c’est que nos gérances ne nous ont pas mis de pression pour arriver à quelque chose au bout de nombreuses heures de studio, et que nous-même avions été aussi très peu préoccupées par le résultat. C’est ce qui rend l’album spécial, il s’est construit en l’absence d’attentes » et ça s’entend : aride et avant-gardiste en ouverture, Hildegard (en hommage à sainte Hildegarde von Bingen, femme de lettres et compositrice du Moyen Âge) passe ensuite à des grooves plus près du hip-hop donnant lieu à de beaux flashs mélodiques.

Les musiciennes n’avaient pas défini de direction musicale avant d’entrer en studio : « On voulait explorer quelque chose qu’on n’avait pas encore exprimé dans nos projets solos, ça c’est sûr », dit Ouri. Helena poursuit : « Tout s’est fait de manière collaborative. On chante toutes deux sur les chansons, chacune écrivant son bout de texte. Souvent, le départ d’une composition était issu de la conversation qu’on venait d’avoir, sans qu’on ait décidé de manière très claire de ce dont on avait envie de raconter. On se mettait à composer, Ouri enregistrait une piste de voix avec du texte, sur laquelle j’enregistrais une autre ligne, etc. »

Une émulation

La fibre techno d’Ouri s’impose sur les deux premiers jours, avant de s’effacer en attendant la fin de l’album, alors que la chanson, intimiste et précieuse, d’Helena prend ses aises au cœur de l’album. Avec ses rythmiques sourdes et rugueuses, ses sons électroniques distordus, Jour 1 sera un coup de canon sur les planchers de danse. Ouri, s’adressant à Helena : « Je me souviens, le premier jour, tu voulais faire quelque chose de plus “party”. Moi, j’étais juste trop contente de t’accompagner là-dedans. Il m’arrive parfois de perdre un peu mon amour des musiques électroniques, ce que j’ai retrouvé grâce au regard différent d’Helena », ajoute la musicienne en rappelant sa formation de violoncelliste classique, mise à profit sur cette précieuse Jour 4 qui évoque certaines compositions de Björk.

La session d’enregistrement s’est bouclée dans la nuit du huitième jour… et voici l’album, trois ans plus tard. « Le disque a mis du temps à sortir parce qu’on a nous-même mis du temps à comprendre qu’on tenait quelque chose, explique Ouri. À la fin des huit jours, on ne savait pas encore qu’on allait devenir un band. En réécoutant, on a compris qu’on tenait quelque chose de cohérent. Ensuite, il a fallu attendre de trouver une maison de disques », le tout nouveau section1, division du label new-yorkais Partisan (Laura Marling, IDLES, Pottery). Puis, les filles ont sollicité la réputée directrice artistique et designer graphique Meissa Matos pour concevoir la dimension visuelle du projet, « ce qui a tout retardé — et heureusement parce que pendant tout ce temps, on a eu le temps de se préparer ».

« Je me rappelle, en janvier 2020, je visitais mon petit frère à Bogotá, en Colombie, raconte Helena. J’étais avec lui lorsqu’on m’a appelée pour m’informer que la sortie devait être retardée ; ça m’a fait pleurer, sur le coup ! Melissa a été très rassurante durant le processus, par sa présence, mais aussi par son message. Elle trouve que ça a beaucoup de sens qu’on sorte cette musique-là pendant la pandémie », avance la musicienne en évoquant la dimension ambient d’Hildegard et la plus grande ouverture d’esprit musical du public.

Helena décrira cette rencontre comme « un coup de foudre musical qui aura un impact dans nos vies. On va continuer à travailler ensemble sur ce projet qui accompagnera nos carrières respectives ».

Elles sont déjà retournées en studio et planchent déjà sur le spectacle, qu’elles devraient présenter à la fin de l’été. « En tant que femmes en musique, il faut avoir plus confiance en nous et s’accorder le droit d’essayer ce genre de truc, développer le réflexe de risquer des collaborations comme ça », retient Ouri. 

Hildegard

Hildegar, section1 (Partisan Records)



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