«Jacques Michel en rappel» - Retour à la barre

Jacques Michel, au contraire de pas mal de ses contemporains, a toujours été son propre éditeur.
Photo: Jacques Grenier Jacques Michel, au contraire de pas mal de ses contemporains, a toujours été son propre éditeur.

Après les chansons ramenées au présent et au sommet des palmarès par Sylvain Cossette et Star Académie, revoilà leur créateur, extirpé de son cher voilier et d'une retraite de 17 ans, le temps d'un ultime rappel avec invités, ce soir à Wilfrid-Pelletier. Pari «emballant et effrayant», résume le fier navigateur.

La salle de répétition est tout en haut du Monument-National. Mille millions de marches m'en séparent. J'y parviens en nage. L'as guitariste Réjean Bouchard m'accueille, s'inquiète de ma santé, me fait un brin de conversation pendant que j'éponge mon lac. Oui, le spectacle d'aujourd'hui à la Place des Arts s'annonce bon. «Il est très en voix», précise le musicien à 72 heures de ce «Jacques Michel en rappel», retour d'un soir à la scène du chanteur phare des années 70. Arrive l'intéressé, d'un pas vif. Nullement essoufflé. Mille millions de marches à 63 ans, faites le calcul: ce gaillard est une force de la nature. On redescend au café du Monument. C'était bien la peine, maugréé-je intérieurement.

Jacques Michel ressemble tout à fait au Jacques Michel de mon adolescence. Cette mâchoire carrée, ce regard perçant, cette barbe taillée, on dirait un Jésus qui aurait vécu jusqu'à grisonner. Faut-il rappeler que Jacques Michel était notre Cat Stevens, le préféré des pastorales à saveur hippie avec ses refrains pleins d'espoir? Pas surprenant, à bien y penser, qu'on ait choisi ses chansons les plus rassembleuses, Amène-toi chez nous et Un nouveau jour va se lever, véritables hymnes à la Jésus Christ Superstar, pour la grand-messe médiatique de Star Académie. Ces airs ont encore et toujours le souffle messianique. Et leur créateur a encore des poumons de jeune homme.

Je relaie à l'artiste le constat de son musicien. À ce point intacte, la voix? «Oui, même moi je m'étonne.» Il rit, content de lui: Jacques Michel n'a jamais été un humble, mais un réaliste. «Ce matin, c'est super bien, j'ai du souffle dans le voix. Mais hier, j'étais obligé de pousser, pousser tout le temps. Comment ça va être vendredi [aujourd'hui]? Je ne sais pas. J'arrive sans filet, sans tournée de rodage, sans rien d'autre que ces répétitions. Je trouve ça emballant et effrayant à la fois.»

Après une vraie retraite qui durait depuis 17 ans, à peine interrompue par des participations d'une chanson à des rétrospectives télévisées — La Mémoire des boîtes à chansons, Les 100 chansons qui ont allumé le Québec —, retrouver la forme aurait dû être plus ardu. «Je n'étais pas trop craintif pour la voix. Ma voix, c'est surtout de l'énergie, et j'ai toujours eu énormément d'énergie. C'est du côté de la mémoire qu'il a fallu travailler.» Pour le spectacle, Jacques Michel est parti à la redécouverte de ses chansons. «Fallait d'abord retrouver mes accords sur la guitare. Et puis les textes des chansons. Certaines avaient été remisées depuis bien plus de 17 ans. Petit camarade, par exemple, je ne me souviens plus quand je la faisais sur scène.» D'autant qu'exigeant, il ne s'est pas contenté du best of attendu: «Ce spectacle, je le fais pour les gens mais aussi pour moi-même. De mes 18 albums, de mes 180 chansons, il y a des incontournables qu'on n'a pas contournées et d'autres qu'on a contournées. Sur un dinosaure, mon premier grand succès [en 1968], on ne la fait pas. J'aime mieux une chanson pas du tout connue comme S'il reste encore des hommes. J'ai choisi Laurence Jalbert pour la faire avec moi.»

Et tout ça pour un seul soir. Tout ce travail, tous ces duos et morceaux collectifs qu'il faut monter avec les invités (Laurence, Gilles Valiquette, Sylvain Cossette, Wilfred Le Bouthillier, Élage, Karim Diouf), tout ce qu'un tel spectacle suppose de négociation avec le metteur en scène (l'excellent Sylvain Ménard, que Jacques Michel appelle son «homme de confiance»), ça en vaut la chandelle? «C'est tout l'intérêt, non?» Le sourire est carnassier: l'homme a faim de scène, mais il est certain que l'intensité de l'expérience le rassasiera. «Chaque spectacle, dans ma vie, je l'ai vécu comme ça, comme le premier et le dernier.»

En Gilles Valiquette, il retrouvera un frère des belles heures. «Je l'ai engagé comme guitariste en 1971: je ne savais même pas qu'il écrivait des chansons. Il m'a apporté beaucoup. Lui connaissait tout de la musique anglaise. Moi, je l'affranchissais à propos du droit d'auteur.» Aujourd'hui président de la SOCAN, Valiquette applique la grande leçon de son mentor: prendre soin de son bien. Jacques Michel, au contraire de pas mal de ses contemporains, a toujours été son propre éditeur. C'est dire s'il récolte aujourd'hui l'usufruit de son labeur. «Mon premier disque d'or, je l'ai eu avec Sylvain Cossette [pour sa version de Pas besoin de frapper]. Mon premier platine aussi. Après ç'a été Wilfred.» Imaginez le chiffre sur le chèque de redevances. Additionné à celui d'Un nouveau jour va se lever, bombardé thème de l'Académie. Jolie rente. Au prix d'un détournement d'intention? «Un nouveau jour... n'a jamais été une chanson séparatiste. C'est une chanson de motivation. Prenons notre sort entre nos mains, c'est ce que ça dit, et ça peut s'appliquer à un individu autant qu'à un peuple.»

Non, il n'écrira pas de nouvelles chansons pour l'un ou l'autre staracadémicien, même si on le lui a demandé. «Mes chansons, elles sont écrites. Il n'y a qu'à puiser.» Le trait était tiré, et bien tiré: pas question de rempiler. «Après le spectacle, je pars en Méditerranée, où je vais prendre en main le bateau que je viens d'acheter.» Bateau, spectacle, pour lui, c'est le «même plaisir»: il s'agit de maîtriser la bête. «Ce que j'aime par-dessus tout, c'est être à la barre.» La répétition va reprendre. In extremis, je remercie Jacques Michel pour Monsieur le robot, la chanson qu'il écrivit pour les Lutins en 1968. Mon premier 45-tours à vie. Il sourit. «On en avait vendu 150 000 copies!» Chacun son refrain.