Les introspections pianistiques de Yannick Nézet-Séguin

Les sessions pianistiques de Yannick Nézet-Séguin furent pour lui un exutoire pendant l’été de la pandémie. 
 
Photo: Deutsche Grammophon Les sessions pianistiques de Yannick Nézet-Séguin furent pour lui un exutoire pendant l’été de la pandémie. 

 

C’est vendredi 4 juin que DG publie Introspection : Solo Piano Sessions de Yannick Nézet-Séguin. Le Devoir a pu écouter les 21 plages de ce parcours pianistique. Deutsche Grammophon édite un album numérique. En d’autres termes, il n’y aura pas de CD disponible en magasin ou en ligne. La musique ne sera accessible qu’en téléchargement ou en streaming. Au courant du mois d’août arrivera un album vinyle reprenant une sélection de 50 minutes de musique.

Nouveaux formats

Ce mode de publication n’est pas nouveau : toutes les parutions DG sont loin d’être des CD désormais. Il devient même difficile à suivre quel média est choisi pour quel projet. Ainsi, DG a publié en numérique deux apports du chef Gustavo Dudamel à la discographie de la musique américaine. Ses Symphonies de Charles Ives sont ensuite parues en CD mais pas sa création, avec Yuja Wang pourtant, du concerto pour piano de John Adams, Must the Devil Have All the Good Tunes ?

De la même manière, la cheffe d’orchestre Mirga Gražinytė-Tyla que certains considèrent comme une méga vedette de la scène musicale auréolée par son contrat prestigieux avec le label jaune, enregistre des projets pour DG sous l’égide « British Project » consacrés à Britten et Walton, qui ne paraissent pas en CD et passent relativement sous le radar.

Le cas de Yannick Nézet-Séguin est différent. Ces sessions pianistiques n’ont pas été planifiées par l’étiquette jaune. Elles sont un exutoire pour l’artiste pendant l’été de la pandémie qui l’avait vu se remettre au piano. Le chef avait raconté au Devoir comment il s’était isolé au Domaine Forget fin août, après la mort de sa professeure Anisia Campos, avec son conjoint Pierre Tourville, son amie de longue date la pianiste Jennifer Bourdage et le preneur de son François Goupil.

Ces sessions intimes, sorte d’exutoire, ont ensuite été présentées à DG qui a décidé de les publier. Le programme ne comprend pas de pièces d’une virtuosité tortueuse mais ce n’est pas du tout non plus « My piano book », le recueil de pièces faciles enregistrées par Lang Lang pendant sa convalescence de la main gauche. On démarre sur La cathédrale engloutie de Debussy pour marquer le ton, à la fois pianistiquement et spirituellement, dans une invite à la méditation. Deux œuvres en plusieurs volets, la Toccata BWV 913 de Bach et la Sonate Hob XVI : 20 de Haydn encadrent des pièces isolées dont deux contemporaines, Wasserklavier de Berio et D’après Hopper d’Éric Champagne.

On trouve un Impromptu de Schubert (op. 90 n° 1), un Nocturne de Chopin (op. 37 n° 1), une Sonate de Scarlatti (K. 87), l’Adagio K. 540 de Mozart, un Moment musical de Rachmaninov (op. 16 n° 3)…

Un chef au piano peut en dire beaucoup sur ses choix en tant que musicien. Le grand Russe Evgueni Svetlanov dans l’équivalent de 7 CD au piano avait enregistré le même Moment musical de Rachmaninov. À la méditation poétique, douloureuse et brumeuse de Yannick Nézet-Séguin, ses coups de griffes opposent une vision tragique et désespérée accentuant la dimension de marche funèbre. Il reste toujours ce voile de pudeur au Québécois, même dans les moments les plus à vif de la musique russe.

Une plongée sympathique

Si Yannick Nézet-Séguin a beaucoup travaillé la clarté, l’égalité et la rigueur (d’où la présence Bach, Haydn) ainsi que le contrôle du toucher (Mozart), La cathédrale engloutie prouve une recherche d’atmosphères au-delà d’une simple lecture de partition, mais les deux œuvres de Brahms, et notamment la Rhapsodie op. 79 n° 2, montrent la marge entre un pianiste de carrière et cet exercice. Yannick Nézet-Séguin joue la Rhapsodie, mais pas au point de faire primer la ligne musicale et l’élan. Le jeu pianistique devient objet en soi.

C’est donc là une plongée sympathique dédiée aux admirateurs du chef. On peut se poser la question si les moments d’intimité ou d’introspection des célébrités ont besoin d’être exposés et vendus. À qui, et à quoi cela sert ? Il y a 10 ans, cela aurait paru un peu absurde ; aujourd’hui c’est presque normal. Le fait que cela ne se fasse à l’encan à coups de procédés NFT, blockchain et autres nouveautés mercantiles à la mode est en soi sain et rassurant.

En attendant, les services de streaming ont une insatiable demande de pièces de piano calmes et méditatives pour leurs playlists et conseils d’écoutes nourris par algorithmes qui génèrent les clics par millions. Gageons que parmi les auditeurs, dans quelque temps, certains découvriront que le pianiste à chandail vert de leur sélection « relaxation » est aussi un chef d’orchestre. Si vous avez saisi cette astuce-là, vous avez compris pourquoi le CD était largement superfétatoire.

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