Festivals - L'art de finir en beauté

Pour clore le Festival de Launaudière, dans une église de l'Assomption très remplie, Frieder Bernius, une sommité de la direction chorale (voir le cahier Culture du Devoir du samedi 31 juillet), avait choisi la difficulté avec des arrangements, réalisés pour six à 16 voix par Clytus Gottwald, l'ancien directeur de la Schola Cantorum de Stuttgart (ensemble très impliqué dans la création contemporaine dans les années 60 à 80), d'oeuvres de Ravel, Debussy, Berlioz, Wolf et Mahler. Ces arrangements étaient encadrés par trois compositions de Mendelssohn, dont le très délicat Hora est, et sept extraits des Vêpres de Rachmaninov.

Deux choses frappent d'emblée: Bernius dirige son choeur avec une baguette (il déteste les gestes typiques de la direction chorale) et le Stuttgarter Kammerchor en visite ici est si jeune qu'on dirait un choeur d'étudiants. Effectivement, on ne retrouve en commun avec le Stuttgarter Kammerchor du Requiem de Mozart, un enregistrement réalisé il y a moins de cinq ans, que six noms sur 32!

La prouesse est donc d'autant plus grande pour Bernius d'avoir fait sonner ce nouvel ensemble quasiment à la perfection. On est bel et bien là dans le droit héritage d'Eric Ericson: fusion des couleurs, prononciation impeccable mais jamais outrée, homogénéité d'ensemble. Quelques autres points notables: un pupitre de soprano au chant droit et fin, mais sans la moindre «voix blanche» (patine et charme viendront sans doute avec le temps); des basses très équilibrées avec notamment une basse profonde capable d'assumer les graves des Vêpres de Rachmaninov; des nuances fortes d'une constante noblesse; une justesse impeccable et un équilibre général en toute circonstance (dans tant de choeurs, les sopranos percent et les altos s'enfoncent...).

Mendelssohn est le terrain de prédilection de Bernius. Pas de surprise donc et un moment de grâce: le decrescendo sur «schlief ein» (s'endort) du Trauergesang. Pour les Vêpres de Rachmaninov, qu'on a l'habitude d'entendre avec des voix plus lourdes et des couleurs plus denses, la puissance, la souplesse et la beauté pure de l'interprétation de Bernius emportent l'adhésion.

Restent les arrangements de Clytus Gottwald. Le type est doué: il vous transformerait Gigi l'amoroso de Dalida en parangon de la complexité chorale. Il n'en reste pas moins que si le travail choral est toujours impressionnant, la transformation fonctionne mieux, à mon sens, sur des oeuvres descriptives ou d'atmosphère (Soupir de Ravel, des Pas sur la neige et Les Angelus de Debussy) que sur des pièces introspectives, dont elle nivelle les émotions. Sur les lagunes, Berlioz est un peu froid et Die Zwei blauen Augen de Mahler ne marche pas du tout sur le plan dramatique: «Hat mir niemand "Ade" gesagt» (personne ne m'a dit au revoir) est chanté en force et volume, alors que la phrase symbolise l'abattement, et l'épisode du tilleul, qui suit, s'ouvre comme une clairière cosmique alors que l'équivalent visuel de cette section serait plutôt L'arbre solitaire, célèbre tableau de Caspar David Friedrich.

Malgré ces minimes réserves, c'était évidemment à une grande soirée de chant choral et à une conclusion remarquable du festival 2004 que nous avons assisté.

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Avant le concert, la direction avait dressé à l'intention des journalistes le bilan de l'édition 2004: 48 000 spectateurs en 25 concerts, une baisse de fréquentation de 4 % par rapport à 2003, largement imputable à la météo, la pire depuis les années 1991 et 1992, et qui influe largement sur l'occupation de la section «gazon» des grands rendez-vous de l'amphithéâtre. Le concert d'ouverture se place en tête des affluences, avec 4000 spectateurs. François Bédard, directeur général du festival s'est montré particulièrement satisfait du niveau de programmation, de l'infrastructure et de la qualité d'accueil réservé aux festivaliers, mais a amèrement regretté l'absence, pour la première fois depuis 1988, des caméras de la télévision de Radio-Canada.