La maison de disques québécoise repensée

En février dernier, Laurence Lebel a cofondé Fantasio Club avec le musicien Hugo Mudie, pour  aider les artistes à demeurer indépendants en les laissant s’autoproduire.
Marie-France Coallier Le Devoir En février dernier, Laurence Lebel a cofondé Fantasio Club avec le musicien Hugo Mudie, pour aider les artistes à demeurer indépendants en les laissant s’autoproduire.

Depuis le début de l’année, au moins cinq nouvelles étiquettes de disques ont vu le jour au Québec. Alors que l’industrie de la musique reprend à peine son souffle après plus d’un an de pandémie, au moment où le secteur du spectacle se déconfine prudemment, qu’est-ce qui motive les nouveaux entrepreneurs indépendants à se lancer dans les affaires, et que dit cette arrivée soudaine de jeunes maisons à propos de l’écosystème musical québécois ? Pistes de réponses avec des entrepreneurs motivés par l’abondance de talent et la quête d’autonomie.

« En pleine pandémie, c’est effectivement un drôle de moment pour lancer un label », reconnaît Greg Kitzler, qui codirige avec Laurie Coutu-Racette La Shoebox. Pourtant, quelques jours après l’inauguration de la maison de disques, deux autres entreprises similaires apparaissaient aussi sur la scène : Michel Paname, dirigée par les musiciens Aramis (Urhiel Madran-Cyr) et Nicolas Gigou et Lackhaüs Records, à la fois studio et maison de disques.

N’est-ce pas risqué de se lancer dans les affaires au moment où l’industrie de la musique est au ralenti ? Nicolas Gigou relativise : « En comparaison avec d’autres milieux, en musique, on est habitués — excusez l’expression ! — à être dans la merde et à se préparer à l’éventualité que rien ne fonctionnera, et ce n’est pas la COVID-19 qui a changé ça. La musique est un milieu très instable, alors fonder un label, c’est de toute façon compliqué », crise sanitaire ou non.

De plus, souligne Greg Kitzler, la pandémie n’a pas empêché les musiciens de créer « et j’ai même l’impression qu’ils ont été encore plus créatifs parce qu’ils ont été empêchés de donner des concerts. Il n’y a qu’à voir : les sorties d’albums et de projets se bousculent ces temps-ci ». L’abondance de nouveaux projets musicaux favorise ainsi l’apparition de nouvelles maisons, les structures déjà établies n’étant pas en mesure d’absorber et de commercialiser autant de nouvelle musique, résume Kitzler, qui a été contacté par Pierre Lachance, producteur vétéran et fondateur de l’étiquette Disques la Cordonnerie (Alexandre Désilets, Luc De Larochellière, Andrea Lindsay) pour lancer une maison mieux adaptée aux besoins des jeunes artistes.

« Pierre constatait qu’un label traditionnel était éloigné de la réalité des jeunes musiciens. En les côtoyant, j’ai compris que plusieurs d’entre eux ont essayé de mener leurs projets DIY [do-it-yourself], mais qu’ils n’y arrivaient pas. La promotion, les demandes de subventions, la distribution, la production, le spectacle, c’est beaucoup de travail et ils ont besoin d’aide », ce que Shoebox, avec le soutien de la maison mère La Cordonnerie, peut fournir.

Or, si Shoebox démarre avec une solide expérience des rouages de l’industrie musicale, notamment en ce qui concerne l’accès au financement et aux subventions, la grande majorité des jeunes maisons de disques se lancent avec les moyens du bord, à l’image des artistes autoproducteurs qu’elles souhaitent appuyer. « Il faut réinventer les modèles d’affaires » des maisons de disques, estime Nicolas Gigou. « Avec Michel Paname, on se voit comme une aide, une passerelle », offrant à la pièce des services adaptés aux besoins des artistes émergents. « On n’est pas en mode capitaliste, on n’est pas là à se dire qu’on fera énormément d’argent avec ça, et on ne vend pas du rêve non plus à nos artistes. »

Son collègue Urhiel Madran-Cyr renchérit : « Moi, je suis d’abord un artiste. Ça fait dix ans que je travaille dans cette industrie. J’ai vu des amis signer des contrats avec des labels, pour ensuite se faire faire de grandes promesses, puis attendre des résultats qui ne venaient pas. Quand on a réfléchi à lancer notre label, c’était pour garder notre autonomie, mais aussi dans le but d’aider d’autres artistes en leur donnant les outils pour prendre en main leur carrière. »

Deux mondes

« Je pense que l’industrie présentement est en train de se scinder en deux », analyse Laurence Lebel, directrice générale de la compagnie spécialisée en promotion radio Artifice et cofondatrice, avec le musicien Hugo Mudie, de Fantasio Club, lancée en février dernier. « Il y a d’un côté les producteurs reconnus du type d’Audiogram, Bonsound ou Bravo Musique, de gros joueurs qui ont vraiment une mainmise sur tout ce qui touche aux subventions, qui disposent d’importants revenus financiers leur permettant de développer leurs projets, et de l’autre côté, une vague de plus en plus grosse d’artistes autoproducteurs qui souhaitent demeurer indépendants, réinvestir leur argent et gérer leurs projets de A à Z. »

Mudie et elle ont décidé de fonder Fantasio Club parce qu’ils s’identifient davantage aux réalités des artistes autoproducteurs : « Il y a ces gros joueurs, qui ont accès à de grosses subventions, et les autres qui n’y ont pas accès et qui se débrouillent autant qu’ils peuvent. Ça, c’est la réalité des autoproducteurs : peu importent les années d’expérience, ils n’ont pas accès aux subventions, réservées aux producteurs reconnus » qui ne sont pas en mesure d’offrir des contrats de disques à tous les nouveaux talents. Nicolas Gigou confirme : « De plus en plus, on voit que les plus gros joueurs sont difficiles à joindre. C’est devenu une sorte de circuit fermé, et un projet avec eux peut mettre du temps à décoller. Ils sont tellement sollicités, ça fait beaucoup d’appelés et peu d’élus. »

Le label est aujourd’hui davantage envisagé sous la forme d’un collectif réunissant toutes sortes de métiers

 

Raison de plus pour lancer sa propre entreprise : en septembre, Aïsha Vertus (DJ Gayance) lancera son premier EP de compositions originales sur sa nouvelle étiquette, Global Relations. Le titre ? No Toning Down, « une ode à l’idée d’indépendance, de faire les choses sans compromissions, en tant qu’artiste, femme et Noire ». Celle qui a porté plusieurs chapeaux au sein de cette industrie depuis une dizaine d’années (management, organisation de spectacles, programmation de festivals) mène seule cette jeune structure qu’elle désire mettre au service de sa communauté.

Selon DJ Gayance, « le concept de label s’est transformé ces dernières années ; le label est aujourd’hui davantage envisagé sous la forme d’un collectif réunissant toutes sortes de métiers — des musiciens, des gens de l’industrie autant que des artistes visuels, par exemple. Des gens qui travaillent ensemble pour mener à bien des projets, qui partagent leurs compétences, qui s’échangent des services, qui se mettent ensemble et qui travaillent entre eux sur des projets communs. C’est devenu ça, un label indépendant, en 2021 ».

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