Prokofiev, enfin!

Otto Tausk est un chef néerlandais, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vancouver.
Photo: Antoine Saito Otto Tausk est un chef néerlandais, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vancouver.

Otto Tausk est un chef néerlandais, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vancouver. Vancouver c’est un peu loin et c’est bien dommage. Car il a fallu le directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vancouver pour nous rappeler que l’Orchestre symphonique de Montréal fut jadis, du temps de Charles Dutoit, un orchestre avec une vraie identité musicale internationalement reconnue.

Ce geste fort pour ce concert de clôture nous sensibilise accessoirement au fait que l’article 1 dans l’art de la programmation, quand on a une identité, consiste à la cultiver au lieu de vivre dessus et de l’éroder.

Un beau chantier

En termes clairs, Otto Tausk a « osé » diriger une symphonie formidable, qui aurait été le pain et l’eau et le cœur de l’expertise de l’OSM d’il y a 20 ans, et dont on en était venu à oublier l’existence : la 7e Symphonie de Prokofiev.

Au passage, c’est tout Prokofiev qui a été jeté aux orties, quelques concertos servant de vains alibis. Et comme il y a aussi tout le volet Bartók à restaurer, stylistiquement cette fois (parlez-en à Andras Schiff et aux auditeurs des Bartok joués ces quinze dernières années), notre nouveau directeur musical, Rafael Payare, qui rencontrera son public en septembre, a déjà quelques axes de travail. S’il choisit cette voie, il pourra, s’il le désire, trouver en Tausk un invité précieux.

Le chef aborde franchement les choses. Il a vu, dès le premier accord, que harpe et piano sont notés forte alors que les autres instruments sont mezzo-forte, ce qui donne un coup d’éclat à l’entrée en matière rarement entendu aussi nettement. C’est exactement cette théâtralisation des accents et des différentiations de dynamiques qu’il faut opérer et à laquelle Tausk s’attèle. Le chef a tout aussi raison de quasiment surjouer le côté ballet du 2e mouvement. Samedi, le Finale sera encore plus solide dans la délicate juxtaposition d’atmosphères. Tausk y choisit la version princeps écrite par Prokofiev et non la variante qui permettrait au chef de conclure sur un forte : il a raison et c’est tout à son honneur.

Berlioz décevant

Prokofiev était aussi convaincant que sa souple Tarentelle styrienne, et plus que ses Nuits d’été un peu raides. Qu’il vienne nous diriger bientôt la 3e et la 6e Symphonie de Prokofiev : depuis combien de décennies n’a-t-on plus entendu ça ?

L’œuvre qui a fourni son titre au concert, Les nuits d’été de Berlioz, était plus oubliable. L’originalité était d’employer quatre solistes vocaux québécois dans une partition chantée en général par une seule, de préférence Marie-Nicole Lemieux, possiblement la meilleure interprète de ce cycle au monde.

Le partage entre plusieurs voix est légitime, Sur les lagunes et Absence évoquant la femme lointaine peuvent être chantés par des hommes et Berlioz a dédicacé les mélodies à divers chanteurs et chanteuses. C’est effectivement le regroupement sous l’égide d’une voix qui est l’option, certes entérinée par la tradition, mais la plus anachronique. Sauf que les chanteurs parfaitement au fait de l’art du chant français ne se trouvent pas à tous les coins de rue et que la séance de cette fin de semaine à la Maison symphonique est plutôt du genre touristique.

Chez Hélène Guilmette (Villanelle, Ile inconnue), il y a des segments de phrases sonores et d’autres moins et le texte peu intelligible est totalement dénué d’esprit. Caroline Gélinas (Spectre de la rose) est déconcertante : elle a un beau timbre et un sens du texte, mais la voix ne sort pas et ne résonne pas. Geoffroy Salvas fait au mieux dans Sur les lagunes, alors que Frédéric Antoun n’est pas au sommet de sa forme dans Absence, où il manque d’éclat, avant de retrouver ses marques dans Au cimetière. Tout cela est si négligeable qu’un petit quatuor anecdotique de Mozart finit par emporter le morceau auprès des spectateurs.

Telle était donc la troisième rencontre avec le public en deux mois : maigre bilan à l’actif de l’Orchestre symphonique de Montréal après la tant attendue et célébrée réouverture des salles de spectacles. On notera toutefois qu’une présence régulière a été assurée par des concerts préenregistrés, qui ne pouvaient évidemment être jetés aux orties. Par ailleurs le public ne s’est pas précipité dans les salles et une si extrême prudence était peut-être de mise.

Peut-être tout le monde avait-il aussi envie de faire profil bas pour oublier au plus vite une saison pas tout à fait détestable, puisqu’elle nous a valu l’arrivée de Rafael Payare dans nos vies.

Mélodies envoûtantes : «Les nuits d’été» de Berlioz

Debussy : Tarentelle styrienne. Berlioz : Les nuits d’été. Mozart : quatuor vocal « Bella cosa è far l’amore » de La finta semplice. Prokofiev : Symphonie n° 7. Hélène Guilmette (soprano), Caroline Gélinas (mezzo), Frédéric Antoun (ténor), Geoffroy Salvas (baryton), Orchestre symphonique de Montréal, Otto Tausk. Maison symphonique, vendredi 28 mai. Reprise ce samedi à 14h30. Webdiffusion du 8 au 22 juin.



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