Musique classique - Bayreuth, un épiphénomène

Le Devoir le relatait dans son édition du mardi 3 août, à travers un article de Georges Marion du journal Le Monde: Bayreuth est secoué par une polémique concernant une mise en scène de Parsifal. Mais cela n'est qu'un épiphénomène, symptomatique d'un vortex qui, depuis une dizaine d'années, aspire les scènes des opéras allemands et les mène, au mieux, dans une impasse, ou, au pire, droit dans le mur.

Il n'est pas dans mon propos évidemment d'entrer dans quelque discussion ou polémique que ce soit sur le travail (ou non travail) de Christoph Schlingensief sur le Parsifal de Bayreuth, que je n'ai pas vu mais que Georges Marion décrit de manière éloquente dans son article. Il y a cependant des «coulisses» de ce scandale qui méritent éclaircissement. Le besoin ressenti par Wolfgang Wagner, à son vénérable âge, de vouloir raccrocher son festival au wagon de la provocation imbécile qui règne en maître et dicte sa loi sur les scènes allemandes ne pouvait qu'amener le train à dérailler.

Ce qu'il faut savoir, c'est que d'emblée, le Parsifal de 2004 avait été choisi comme un «spectacle-choc» qui allait faire parler de lui. Signe des temps, ce n'est pas le retour de Pierre Boulez au pupitre qui en était l'événement, mais le choix du metteur en scène. M. Schlingensief n'est que la roue de secours de Wolfgang Wagner, qui avait d'abord engagé Martin Kusej pour ce projet. Martin Kusej, le futur directeur des activités théâtrales au Festival de Salzbourg (à compter de 2005), est le grand spécialiste de la fausse hémoglobine, dont il parsème abondamment et en toute occasion les plateaux des opéras qu'il met en scène, par exemple à Stuttgart. Quand le torchon a brûlé entre Wagner et Kusej en mai 2003, Wolfgang Wagner a pris sciemment le tournant Schlingensief, avec tous les risques que cela comportait, notamment liés au temps de travail très réduit pour un metteur en scène qui n'avait jamais travaillé à l'opéra et débuterait en la matière par un Parsifal à Bayreuth. Bayreuth devenu laboratoire d'essai pour provocateurs inexpérimentés, il fallait y songer! Dès lors quoi d'étonnant, si Kusej fait dans le sanguinolent, que Schlingensief fasse dans l'animalier (lapin, âne et otarie), comme certains (le Suisse Christophe Marthaler) font dans le clinique, ou d'autres dans le sado-maso (Hans Neuenfels et sa mémorable Chauve-souris de Strauss dans le beau Salzbourg façon Gérard Mortier-DVD Arthaus).

Rien n'est nouveau: cela fait donc dix ans à peu près, depuis les Maîtres chanteurs de David Alden à Munich, que les scènes allemandes se livrent à une concurrence acharnée pour savoir qui sera le plus décalé, le plus gore ou le plus trash. Cela fait belle lurette que les relectures iconoclastes mais sensées (Götz Friedrich revisitant à Bayreuth le Vaisseau fantôme comme le rêve de Senta) ont laissé la place au «foutage de gueule» le plus éhonté (exemple Alcina de Haendel à Stuttgart rendu incompréhensible par Sergio Morabito, DVD Arthaus). À Berlin, il y a un mois à peine, Calixto Bieito présentait un Enlèvement au Sérail de Mozart se déroulant dans un bordel, dans lequel Osmin se livrait à diverses activités «quotidiennes» sur scène (se doucher ou poignarder une prostituée), alors que Konstanze, tenue en cage, pouvait opter pour une balade au bout d'une laisse. On a connu, grâce à Peter Konwitschny à Hambourg (le plus songé de ces provocateurs — comme le montre un Freischütz de Weber édité en DVD), un Lohengrin se déroulant dans une salle de classe.

Car entre Stuttgart, Berlin (les mises en scène de Dorris Dorrie!) et Hambourg, notamment, la lutte est acharnée pour savoir qui va devenir «scène de l'année», titre qui échoit en général à celui qui en remet une louche. Une Tétralogie de Wagner en provenance de Stuttgart, qui vient de paraître en DVD chez TDK (distribution Naxos), illustre parfaitement ce dévoiement artistique, qui, pour l'heure, draine un nouveau type de public venu en prendre plein la vue. Mais peut-être que la répétition des scènes, où, comme dans la Walkyrie de Stuttgart, les chanteurs (Robert Gambill, interprète de Sigmund), plongent leur tête dans l'entrejambe de leur partenaire en criant «Une source, une source!» les lassera, eux aussi, un jour!