Elliot Maginot reprend contact

À propos des thèmes, volontairement mystérieux: «J’aime les auteurs qui n’imposent pas des idées trop claires pour te permettre d’en déduire ce que tu veux, j’aime les textes impressionnistes, nébuleux, très imagés, qui emploient des mots de tous les jours», explique Elliot Maginot.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À propos des thèmes, volontairement mystérieux: «J’aime les auteurs qui n’imposent pas des idées trop claires pour te permettre d’en déduire ce que tu veux, j’aime les textes impressionnistes, nébuleux, très imagés, qui emploient des mots de tous les jours», explique Elliot Maginot.

Comme si le confinement n’était pas déjà assez contraignant, Elliot Maginot a choisi en plus de s’isoler pour composer au printemps 2020 les chansons de ce superbe troisième album, intitulé Easy Morning, dont les textes empreints de l’atmosphère inquiète et introspective de notre époque contrastent avec les mélodies pop et les orchestrations colorées de cordes, de cuivres et de brillantes percussions. « Ça va paraître mégacliché, mais je pense que j’avais une grande soif de lumière », dit l’auteur-compositeur-interprète en parlant du son du nouvel album. « Je sentais le besoin de sortir de ce gros truc collectif de pandémie pour aller vers les autres. »

Quand le premier confinement nous est tombé dessus, Maginot était à Montréal alors que sa copine Karine Pion, choriste, accompagnait Patrick Watson en tournée européenne. Lorsque l’ex-président américain a fermé ses frontières, un signal d’alarme s’est fait entendre des deux côtés de l’Atlantique. Du côté de Karine, « y a eu ce moment où le directeur de tournée a fait irruption dans l’autobus en pleine nuit pour annoncer qu’il fallait tout de suite reprendre l’avion pour Montréal », se souvient Maginot.

À son retour, le couple s’est exilé dans la maison de Karine en Mauricie, où il est resté quatre mois durant lesquels Elliot a composé les premières chansons d’Easy Morning. « Moi, je ne peux pas composer si je sais qu’il y a des gens autour qui peuvent m’entendre travailler, alors je me suis enfermé dans la petite shed à outils au fond du terrain, sur le bord du lac, pour écrire. Il faisait super froid, je travaillais avec une petite chaufferette et des mitaines… »

Certains textes reflètent les conditions dans lesquelles l’album a pris forme. « Nothing has changed, I’m just as scared as I was / Guess I’ll just meet you at the bottom / Maybe I just got old and learned to hide it / Maybe it’s time for me to just fight it », se questionne l’auteur sur Holy Father, la plus spectaculaire chanson d’Easy Morning. À propos des thèmes, volontairement mystérieux : « J’aime les auteurs qui n’imposent pas des idées trop claires pour te permettre d’en déduire ce que tu veux, j’aime les textes impressionnistes, nébuleux, très imagés, qui emploient des mots de tous les jours. »

« Or, lorsque tu te retrouves pendant quatre ou cinq mois en isolement, tu n’as plus à subir les autres, poursuit Maginot. Soudainement, ton entourage n’est plus un sujet de chanson. J’avais plutôt envie de chanter le désir d’aller vers l’autre, d’être en contact avec les gens, parce que j’en ai tellement été privé. [Le confinement fait que] tu oublies ce qui peut être si difficile dans les contacts humains. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur-compositeur-interprète montréalais Elliot Maginot

À la première relaxation des mesures de confinement, lorsque les studios furent autorisés à rouvrir, il a quitté sa shed pour entrer au Greenroom avec son fidèle collaborateur Connor Seidel, coréalisateur d’Easy Morning. C’était en plein cœur de l’été dernier ; les textes frigorifiés, alors mis en musique à la guitare, ont pu revêtir de nouveaux arrangements plus naturels qui s’éloignent des couleurs pop-rock années 1980 de son album Comrades, paru en novembre 2018. Finis, la batterie façon Phil Collins et les solos de saxophone surannés qui, reconnaît aujourd’hui Maginot, étaient certes redevenus tendance, mais tombaient facilement dans « l’exercice de style »,style se mariant toutefois agréablement bien avec le flair mélodique et le timbre de voix délicat du musicien.

Ainsi, Elliot Maginot a insufflé à ses chansons des ambiances folks et pop, de somptueux arrangements de cordes (signés Antoine Gratton, qui s’en est fait une spécialité avec les années) et, surtout, a profité de la collaboration de deux musiciens dont le talent a donné une impulsion particulière à l’album : le joueur de kora et de flûtes peul d’origine burkinabée Salif Sanou et l’as percussionniste d’origine sénégalaise Élage Diouf — auquel il faudrait ajouter le batteur Robbie Kuster, ici non pas employé aux peaux, mais plutôt à un arsenal d’instruments peu communs tels que le balafon, la scie musicale, le marimba de verre et le glockenspiel.

Hormis pour la chanson titre, le son de la kora se fond dans ceux du banjo et de la mandoline d’Elliot qui tapissent Easy Morning ; le travail d’Élage Diouf, lui, s’avère un ingrédient essentiel du son de cet album, à tel point que Maginot qualifiera l’ancien complice de Dédé Fortin de « colonne vertébrale de l’album ». « C’est majeur ce qu’Élage a fait », insiste Maginot, qui se passionne autant pour The National que pour l’art du Malien Ali Farka Touré, regretté virtuose de la guitare. « Élage travaillant en studio, c’est une des choses les plus impressionnantes que j’aie vues », abonde-t-il, soulignant qu’Élage avait trimbalé avec lui une soixantaine d’instruments différents. « Sa manière d’approcher une chanson, de trouver les bons arrangements, d’aligner une ligne de percussion par-dessus une autre, de savoir quel type de tambour convient mieux à telle ou telle chanson. Juste d’avoir pu vivre ça, je suis ravi ! »

Easy Morning

Elliot Maginot, Audiogram



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