FrancoFolies de Montréal - Les deux visages de M

Mathieu Chedid
Photo: Jacques Grenier Mathieu Chedid

Mathieu Chedid, l'excentrique M, n'est pas un artiste fou. Loin de là. Lors d'une conférence de presse tenue à l'occasion de son passage aux FrancoFolies de Montréal, c'est un M aussi calme et posé qu'il est déjanté sur scène qui a répondu aux questions des journalistes.

Pourquoi s'être créé ce double? «C'est une manière pour moi de m'amuser, c'est un fantasme que je voulais réaliser, enfin, c'est pour me faire rêver.» Après une pause, il ajoute: «et pour faire rêver!» Il faut reconnaître que le M en diable rose nous fait davantage rêver que celui assis devant nous, habillé d'un simple jean, d'une chemise d'un violet timide et d'une veste noire. «La surenchère médiatique tue l'imaginaire des gens et est néfaste pour les artistes, elle les démystifie complètement», explique-t-il. D'où la certaine distance qu'il se plaît à conserver avec les médias, notamment en France. «Les artistes anglo-saxons, par exemple, ont une place particulière dans l'imaginaire des Français justement parce qu'il existe cette distance qui enveloppe l'artiste d'un certain mythe, lui donne un caractère inaccessible et irréel», explique-t-il. Et c'est ce mythe, cette image, qu'il entretient avec soin, qui fait aujourd'hui son succès.

«J'ai conscience que la musique s'écoute aussi avec les yeux, et plutôt que de subir l'image, il faut la manipuler, jouer avec le public, jouer même avec les journalistes.» Mathieu Chedid n'est pas soudainement pris de démence sur scène. Le caractère délirant de son personnage contraste étonnamment avec la rationalité avec laquelle il le décrit. C'est de façon très distanciée qu'il parle du personnage qu'il s'est créé de toutes pièces. Pourtant, les premiers pas de M ne se sont pas faits sans peine. «Au début, lorsque j'ai créé ce personnage, je voyais des M partout, c'était terrifiant, ça peut être des coins de rue, un toit, là dehors, par exemple, dit-il en montrant du doigt des immeubles à travers la fenêtre. Il y a des M géants partout, ça devient une vraie maladie.»

Alors, est-il possible d'imaginer qu'un jour il renonce à M, pour ne plus être que Mathieu Chedid? «Il y a probablement un moment où je n'aurai plus de plaisir, ou tout simplement plus de cheveux», plaisante-t-il. Comment pourrait-il alors se coiffer de son M? «C'est très important de bien commencer et de bien finir les histoires, et lorsque le moment sera venu, je sais que j'aurai l'envie de bien aboutir cette histoire, je ne sais pas comment et pourquoi, mais je sais que, a priori, j'aurai le recul suffisant pour m'arrêter à temps.» Et elle se terminera comme elle a commencé, en musique. Mais il ne semble pas encore s'être lassé de son personnage, et nous non plus.

Mathieu Chedid a de qui tenir. Sa grand-mère, Andrée Chedid, écrit de la poésie. Né au Caire de deux parents libanais, est le célèbre musicien que l'on connaît aujourd'hui. «Je suis très respectueux et très fier de ma famille», déclare Mathieu Chedid. La légèreté du personnage de M contraste étrangement avec l'engagement des artistes de sa famille. «On dit tous la même chose, mais on a différentes façons de l'exprimer», explique Mathieu Chedid. M, un artiste engagé, alors? C'est une question à laquelle il répond, non sans raison, avec beaucoup de précautions. «Mon personnage me permet de faire les choses profondément, mais avec beaucoup de légèreté. Mon engagement est humain, plus souterrain, il est très difficile d'écrire des chansons engagées, le danger est d'enfoncer des portes ouvertes. Mon père est un très bon exemple, ses chansons sont justes et engagées. Je ne sais pas si je me sens capable de prendre le relais», avoue-t-il enfin.

Après quatre ans d'absence au Québec, Mathieu Chedid avait certaines appréhensions quant à l'accueil que lui réservait Montréal. «Les chansons sur le disque sont encore un peu vertes, doivent être mûries [...], j'électrise mes albums en concert, je développe beaucoup plus mes chansons sur scène.» Et M sans les concerts, ce n'est pas vraiment pareil. Mais l'angoisse est vite dissipée. Une soirée supplémentaire a même été programmée ce soir, avant les spectacles de demain et de jeudi. Le Spectrum sera transformé pour l'occasion. «On va changer tout le système de diffusion, pour améliorer la qualité du son, explique-t-il, cela peut paraître prétentieux, mais c'est vraiment parce que je veux pouvoir faire un spectacle de la plus grande qualité possible.» Alors, fini les concerts qui explosent, les invités improvisés?

Non, aucune inquiétude à avoir. Ce sera bien M qui sera au rendez-vous ce soir. «Je pense qu'on va vraiment péter les plombs complètement!», s'exclame-t-il, avec au coin des lèvres un sourire où transparaît enfin le diable qui sommeille en lui, enfin je veux dire en M.