FrancoFolies de Montréal: Henri Salvador à la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA - Ouste le pitre, ou presque

Henri Salvador l'avait promis vendredi à la conférence de presse: la portion pitreries et facéties de son spectacle, c'était bien fini. Au rancart Zorro, Juanita et compagnie. Même en pot-pourri, il ne les chanterait pas. De fait, il ne les a pas chantées. Tel qu'annoncé, à la différence du spectacle de 2002 où il concédait tout un pan à ses refrains «rigolos» des années 60 et 70, Monsieur Henri s'est payé hier au même Wilfrid la totale crooner dont il a toujours rêvé. Ce n'était que swings lestes, sensuelles bossas, ballades tendres et jazz Nouvelle-Orléans époque Boris Vian. Un sans-faute. Sauf la fin.

À son quatrième rappel, au lieu de chanter la jolie Bornes-Les-Mimosas qu'il avait en réserve (comme en témoignait la liste des chansons remise aux médias), l'incorrigible galopin n'a pu s'empêcher de faire le comique. Les préposés ont apporté la table, la bouteille et le verre, et Monsieur Henri a refait son sketche de la dernière fois. Oui, le coup du gars dans une pub de whisky, de plus en plus «bourré» à chaque prise. Ce numéro pur vaudeville du genre qu'affectionnait notre Ti-Zoune fils est plutôt pissant, mais n'en constituait pas moins hier une sorte de défaite: Salvador n'aura pas tenu promesse jusqu'au bout. C'est en lui, faut-il croire: bouffon un jour, bouffon toujours. Vieille insécurité jamais rassérénée, comprend-on aussi: malgré toutes les preuves du contraire, il doit encore penser que le crooner ne suffit pas à une soirée entièrement satisfaisante.

Il a tort. Son spectacle de chansons était un bonheur entier. Ravissement total. Avec le bon dosage de drôlerie dans les présentations, c'était parfait. Les titres des deux albums de son retour au sommet - Chambre avec vue en 2000, Ma chère et tendre en 2003 - fournissaient la matière souhaitée à l'heure et demie de paroles tendres et musiques caressantes, à un point tel que les rappels du passé - le passé d'avant les pelures de banane: les années Vian, les premières bossas - étaient rares, d'où la curieuse impression d'assister au spectacle d'un nouvel artiste qui, arrivé à son deuxième disque, a enfin de quoi oublier ses «oeuvres de jeunesse».

Si le fils de Guyane n'a pas été jusqu'à contourner les incontournables, serinant délicieusement Le Loup, la biche et le chevalier (une chanson douce) et l'exquise Syracuse, et s'il a dûment salué l'ami Vian avec deux bringues jazz très Saint-Germain-des-Prés (Taxi, Trompette d'occasion), on ressortait avec des airs neufs en tête, la ballade bluesée J'ai tant rêvé, la très funky Toi, la version «bossanovée» de Vous, empruntée à Béart. On ressortait aussi avec cette image incroyable d'un Henri Salvador plus en forme que vous et moi, ne ménageant ni steppettes ni «scats» à la Louis Armstrong. À 87 ans, j'en jurerais, il en faisait plus que la fois d'avant. À 85. Quand il était jeune.