Charles Richard-Hamelin fait une plongée abyssale dans Chopin

Le pianiste Charles Richard-Hamelin fait salle comble ces temps-ci à Montréal et la fin de semaine prochaine à Québec, alors même que le public semble, par ailleurs, plutôt prudent dans ses velléités de retour en salle
Photo: Elizabeth Delage Le pianiste Charles Richard-Hamelin fait salle comble ces temps-ci à Montréal et la fin de semaine prochaine à Québec, alors même que le public semble, par ailleurs, plutôt prudent dans ses velléités de retour en salle

Ce fut un concert exutoire, un concert inoubliable, d’une teneur, hauteur et tension que l’on attend quand des artistes retrouvent leur public.

Le pianiste Charles Richard-Hamelin fait salle comble ces temps-ci à Montréal et la fin de semaine prochaine à Québec, alors même que le public semble, par ailleurs, plutôt prudent dans ses velléités de retour en salle. On comprend les mélomanes de lui faire confiance, car ce qu’il nous propose en concert est quelque chose que rien, même pas son dernier disque, pourtant remarquable, des Préludes de Chopin, ne peut remplacer.

Programme sombre

En présentant en bis, la Fantaisie en ré mineur de Mozart, qui se conclut par une pirouette en ré majeur remplie d’espérance, Charles Richard-Hamelin prévient que l’œuvre tourne la page d’un programme plutôt sombre.

Notre artiste pratique ainsi l’euphémisme avec un tact certain. Entamé avec la Fantaisie K. 475, une des pages les plus noires de Mozart, à laquelle s’enchaîne, attacca, la Sonate K. 457 dans la même tonalité, le programme se poursuit avec les Préludes de Chopin, dont Charles Richard-Hamelin défend une vision fort pessimiste.

Dans Mozart, la densité est déjà beethovénienne, le piano très sonore. La Fantaisie campe un paysage plombé (énorme poids du do mineur) que le 1er mouvement de la Sonate entérine avec détermination. L’exercice est saisissant.

Mais ce n’est qu’une mise en bouche. En concert Charles Richard-Hamelin va encore plus loin dans sa plongée abyssale dans les Préludes de Chopin d’un noir d’encre. Les « agitato » sont surtout menaçants. Le sentiment de solitude du Prélude n° 6 prend à la gorge. Même le tumulte du 8e reste legato, moment pianistique presque irréel et l’amplitude sonore du 12e transforme ce dernier en course à l’abyme après laquelle le pianiste fait une petite pause. Tout le reste pourrait être énuméré : la densité sourde du 14e, la qualité du son dans le 2e thème du 15e, la gradation encore plus creusée qu’au disque du 18e, un fabuleux 22e et des accords finaux du 24e qui ont l’air de vouloir éviscérer l’instrument. Nous avons ici l’art interprétatif à son niveau plus élevé. Même le 16e Prélude, si difficile, est maîtrisé. Seule l’extinction sonore des Préludes nos 1, 3 et 13 aurait pu être plus optimale.

Lorsque nous comptons Charles Richard-Hamelin avec Beatrice Rana, Benjamin Grosvenor, Pavel Kolesnikov et Lukas Geniusas parmi les « jeunes grands » du piano mondial, ce n’est pas de la fanfaronnade empreinte de chauvinisme : c’est de la lucidité.

Un dernier bon point pour la salle Bourgie. En ouvrant un accès supplémentaire par l’avenue du Musée, les responsables ont montré qu’ils ont tout compris de ce qu’il faut faire, sur le plan sanitaire, pour faciliter et diversifier l’accès et rendre l’expérience de concert agréable. Par ailleurs, un programme papier a été distribué, ce que les autres institutions ne font plus, alors que les connaissances scientifiques semblent largement permettre un retour de cet outil précieux. Là aussi, merci.

 

Récital Charles Richard-Hamelin

Mozart : Fantaisie pour piano en do mineur, K. 475. Sonate pour piano en do mineur, K. 457. Chopin : 24 Préludes. Salle Bourgie, dimanche 23 mai. Reprises : mardi, mercredi et vendredi ; puis jeudi 3 juin au même endroit. Au Club musical de Québec : dimanche 30 mai (2 concerts).

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