Pandémie et création musicale vues du cor

Corniste à l’Orchestre Métropolitain, Simon Bourget (à droite) a écrit un concerto dédié à son ancien professeur et chef de pupitre Louis-Philippe Marsolais. «Le Concerto» pour cor du jeune musicien-compositeur dure 16 minutes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Corniste à l’Orchestre Métropolitain, Simon Bourget (à droite) a écrit un concerto dédié à son ancien professeur et chef de pupitre Louis-Philippe Marsolais. «Le Concerto» pour cor du jeune musicien-compositeur dure 16 minutes.

C’est une création peu ordinaire que s’apprête à diriger Nicolas Ellis samedi après-midi à la tête de l’Orchestre Métropolitain. Corniste à l’orchestre, Simon Bourget a écrit un concerto dédié à son ancien professeur et chef de pupitre Louis-Philippe Marsolais. Confraternité chez des musiciens qui regrettent jours anciens et normalité orchestrale.

« Je dépends beaucoup du son de Louis-Philippe [Marsolais] tout près de moi. J’ai besoin de cette vibration-là et en ce moment, je ne l’ai pas. Peu importe quel son va sortir, je me sens seul dans une boîte et exposé », s’attriste Simon Bourget quand on lui demande comment la pandémie a changé sa vie de corniste au sein de l’Orchestre Métropolitain. « J’ai un peu de difficulté avec ce mode de vie. Je n’aime pas la distanciation, surtout pour le cor. L’été passé, dans les symphonies de Beethoven, c’était bizarre. Là, je me suis davantage habitué. »

Interactions

Louis-Philippe Marsolais illustre à son tour la problématique des musiciens d’orchestre en pandémie, dont le cor est un exemple éloquent. « J’ai toujours vu l’orchestre comme un gros ensemble de musique de chambre, où tout le monde interagit. Dans l’écriture orchestrale, à partir du romantisme, le cor a trois rôles différents. Parfois, il est associé aux bois. C’est ce qu’on entend beaucoup dans Brahms. Parfois, il est seul couplé aux cordes, par exemple violoncelles et altos. Et puis, il y a son rôle comme “noise maker” avec les cuivres. Donc, selon les moments dans une œuvre, il doit interagir avec ces différents groupes. »

Les fondements de ces interactions ont été perturbés. « La problématique posée par la distanciation est qu’on ne peut plus se fier à ce qu’on entend et y réagir. On doit toujours anticiper un peu. Dès qu’on se met à écouter, on est en retard. »

Les Beethoven enregistrés à la salle Bourgie à l’été 2020 représentaient un défi particulièrement complexe : « Nos réflexes de toute une vie — écouter, réagir à la musique et avoir du plaisir — s’évanouissaient. On faisait donc des choses hypercalculées et on réagissait à des gestes. »

La frustration s’est atténuée : « C’est devenu notre nouvelle normalité. Ce n’est toujours pas agréable, mais c’est plus facile. »

Autodidacte heureux

Le Concerto pour cor de Simon Bourget n’a rien à voir avec la pandémie. Il était prêt au début de 2020 et avait été l’une des premières victimes sacrifiées au début du confinement en mars 2020. Par contre, le cadre de sa genèse est insolite. Simon Bourget a été l’élève, en cor, de Louis-Philippe Marsolais à l’Université de Montréal.

Élève en cor, pas en composition à l’université. « Je n’ai pas étudié la composition, je suis autodidacte ! » Ce parcours rappelle celui d’un certain Airat Ichmouratov, instrumentiste au moment où il a commencé à composer.

« Avant que Simon entre à l’OM, une étudiante du Conservatoire créait une de ses œuvres. Je suis allé l’écouter j’ai trouvé cela formidable, je l’ai jouée, puis j’ai demandé à Simon une pièce pour cor et piano que je suis allé jouer au Brésil. Après cela, nous lui avons passé une commande pour double quintette à vent pour Pentaèdre. Quand est venue à la direction artistique à l’OM l’idée d’un concerto pour cor, parmi plusieurs options, j’avais l’idée d’aller vers la création, et cela semblait tout naturel de demander à Simon », nous raconte M. Marsolais.

Simon Bourget n’a pas été intimidé par la tâche. « Peur d’un concerto ? Non ! C’était plutôt “Waouh” ! » d’autant que l’idée de base lui tendait les bras : « Cela a commencé par le réchauffement de Louis-Philippe. Je l’entends très souvent avant les répétitions et je le trouve très beau. Je me suis dit voilà comment commencer quelque chose ! J’ai utilisé ce petit motif et c’est devenu une œuvre de 15-16 minutes avec orchestre. »

C’est ainsi, en composant pour ses connaissances, que Simon Bourget, fasciné par les combinaisons instrumentales, élargit son cercle d’amis. « Je suis un autodidacte heureux ! » clame-t-il.

Louis-Philippe Marsolais renchérit : « Souvent, ce qu’on voit chez les étudiants en composition, c’est qu’ils doivent composer quelque chose qu’on leur impose. Or, ce qui fait le sel de la musique de Simon, c’est que cela vient naturellement avec son entourage et une intention différente : il n’a pas le devoir d’écrire quelque chose à tout prix. Et le bagage orchestral qu’il a en tant que musicien d’orchestre, la connaissance de chaque instrument et des couleurs orchestrales de tout le répertoire, vient enrichir son langage. »

Les voix propres

Simon Bourget s’est bien inscrit un jour, il y a quatre ans, à un DESS de composition de musique de films et de jeux vidéo à l’UQAM, mais il a réussi le concours d’entrée de corniste à l’OM le lendemain matin du premier cours et a abandonné la formation.

Parmi ses modèles, le jeune musicien cite Prokofiev « pour les choses vives et sombres, avec de l’action », et Barber « pour les choses tristes ». « Mon 1er mouvement s’inspire un peu de Barber pour le lyrisme. Le 2e mouvement est plus Prokofiev-Chostakovitch. »

Mais sa préoccupation fondamentale est la même que celle d’Ichmouratov : « Des fois, quand on écoute un compositeur, on peut savoir que c’est lui sans connaître l’œuvre. J’ai déjà développé mes réflexes. » Louis-Philippe Marsolais acquiesce : « C’est de toute évidence sa musique à lui. Son langage harmonique est clair et distinct. »

« Ce que j’ai remarqué ces dernières années, c’est que le nouveau langage d’écriture de concertos pour divers instruments est très axé sur les textures et les couleurs. Ce que j’aime aussi dans le concerto de Simon, c’est que cela demeure très mélodique pour le soliste. » Et Louis-Philippe Marsolais de renchérir : « Il y a aussi une conception de la musique nouvelle où il faut réinventer le langage musical à chaque composition. Il y a ce désir dans les institutions et je trouve intéressant qu’en tant qu’autodidacte, on ne soit pas pris avec ces règles-là. »

Le soliste s’amuse de la hardiesse de son ami compositeur : « Comme j’avais déjà joué sa musique, je n’ai pas été complètement surpris, mais à certains moments, c’est comme s’il n’avait jamais joué de cor de sa vie ! C’est incroyablement difficile. »

Plus que la difficulté intrinsèque, le principal piège pour un compositeur aux yeux du soliste est la balance orchestrale : « La tessiture du cor se situe dans le registre moyen. Donc, si les basses ou les aigus sont trop présents, on va perdre le cor. Pour certaines œuvres concertantes contemporaines, dans une partie du concerto, on perd complètement le soliste. »

« Quand j’ai orchestré, j’ai vraiment fait attention à cela ; mais peut-être il y a des moments plus pesants où le chef devra mettre sa main ! » s’amuse Simon Bourget, rassuré par son mentor.

On ne pouvait éviter de poser la question des pupitres de cors que l’un et l’autre prennent comme modèles. « Dans Beethoven, ma première écoute va être la Kammerphilharmonie Bremen avec Järvi. J’aime l’énergie de l’orchestre et j’aime comme les cors sonnent. Mon rêve est de sonner comme cela. Pour Mahler, c’est le Concertgebouw avec Haitink »,dit Simon Bourget. Louis-Philippe acquiesce sur Mahler-Amsterdam, même si « ce n’est pas une section qui est particulièrement reconnue ». « Quand on a joué au Concertgebouw il y a trois ans et demi, j’avais l’impression de sonner comme l’idée que je m’en faisais. Quels frissons de jouer dans cet endroit ! »

Plus largement, Louis-Philippe Marsolais souligne qu’aujourd’hui, « on se retrouve avec une uniformisation du son ». « La façon vibrée russe des années 1990, plus personne ne joue comme cela aujourd’hui et c’est déplorable. Pourtant, j’aime beaucoup cela et j’aime beaucoup une section dont le soliste a une sonorité particulière comme Peter Damm [de la Staatskapelle de Dresde des années 1970-2000] qui a, lui aussi, toujours joué avec beaucoup de vibrato. Aujourd’hui, on s’éloigne de cela pour reproduire le son qui se rapproche le plus de ce qui se fait à Berlin, car c’est là qu’on estime que le son est le plus beau et le plus riche. »

Mozart, Bourget, Marsolais: cor et âme

Oeuvres de Murphy, Mozart, Bourget et Strauss. Louis-Philippe Marsolais (cor), Orchestre Métropolitain, Nicolas Ellis. Maison symphonique, le samedi 22 mai, 15 h. Webdiffusion du 11 au 20 juin.

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