Musique alternative aux FrancoFolies - Dérision, parodie, subversion

Les Québécois aiment rire. La popularité des shows d'humour en témoigne. Mais voilà que la raillerie déborde du côté de la musique, surtout dans ses rangs alternatifs. Carrément irrévérencieuse avec Les Trois Accords ou plus subtilement subversive chez Karlof Orchestra, l'ironie s'insinue dans la pop-rock pour mettre un peu de piquant dans la vie...

Il y a des succès qui surprennent plus que d'autres. Celui des Trois Accords, formation locale rock-folk-punk-absurde, en fait certainement partie. Et les premiers à s'en étonner sont, étrangement, ceux par qui la commotion arrive aujourd'hui sur la scène musicale francophone.

«On n'a jamais cru un instant que les gens, tout comme les radios commerciales, allaient autant embarquer, lance Simon Proulx, guitariste-chanteur de son état. Ça nous dépasse un peu. Mais même si on arrive difficilement à prendre du recul pour le moment, on est très contents de ce qui nous arrive.»

Il y a de quoi, d'ailleurs. En autant de temps qu'il faut pour prononcer le mot saugrenu, ce quatuor originaire de Drummondville a été dans les derniers mois placés par les fans en tête du palmarès francophone de la station CKOI avec sa pièce Hawaïenne, composition aux tonalités «punk FM» qui fait dans la dérision. Un coup de coeur qui frappe aussi l'album Gros Mammouth Album turbo dont ce simple est tiré, qui, lui, poursuit dans sa lancée en attirant de plus en plus d'acheteurs chez les disquaires de la province.

Pas de doute, la recette est efficace. Surtout auprès d'une génération versée dans le culte du non-sens, de l'incongru et du loufoque qui se répandent dans la sphère culturelle québécoise, avec des émissions de type Groulx Luxe (Musique Plus), des humoristes comme les Denis Drolet et désormais les paroles «à prendre dans toute leur superficialité», souligne Proulx, de ces Trois Accords-là.

Extraits: «Hawaïenne / J'aurais aimé que tu sois Hawaïenne / Pour que tu grimpes en haut des cocotiers / Nous n'aurions plus besoin de laitier»; «Lucille quand tu t'approches de moi/ La chaleur de ton coeur / Me fait sécher les dents.»

Le public s'en amuse. Simon Proulx, lui, s'en confesse: «Ça ne veut pas forcément dire quelque chose, lance-t-il. Le propos du groupe, c'est de prendre la vie avec un grain de sel et surtout ne pas trop se prendre au sérieux, comme nous le faisons. L'esprit de nos chansons est le même qui se dégage de nos réunions d'amis d'ailleurs. Nous sommes aussi caves que ça.»

Se disant inspiré par l'époque, Les Trois Accords semble l'être aussi par le passé. Celui précisément du trio Paul et Paul qui un jour de 1997 a incité, sans le savoir, ce gang de gars à sortir une guitare pour composer trois accords sur des paroles ridicules.

La suite, elle, était imprévisible: des concerts dans des sous-sols de maisons. Des amis toujours plus nombreux pour assister aux facéties de Proulx, Olivier Benoit, Alexandre Parr, Charles Dubreuil et Pierre-Luc Boivert. Et des lignes rock-pop alternatif de base qui peu à peu, malgré des talents de chanteurs plutôt cachés, ont poussé la formation à multiplier les représentations dans des bars de la région. «La demande est devenue rapidement plus forte que l'offre», souligne le chanteur, titulaire d'un bac en économie.

Les lois du marché sont bien sûr impénétrables. Et elle conduiront ce dimanche soir Les Trois Accords, avec leurs textes ineptes, sur les planches de la scène de la Place des Festivals des Francofolies (coin Maisonneuve et Bleury), pour une heure de divagation sonore. Levée du rideau? 22 h. «On ne sait pas comment ça va se passer, dit l'artiste. Mais on espère juste qu'il ne va pas pleuvoir!»

De la dérision avec amour

Si Les Trois Accords vont jusqu'à se moquer de leur propre talent, Karlof Orchestra fait dans l'ironie plus que dans la dérision. Bien qu'il s'en défende, le groupe prend son art un peu plus au sérieux dans son joyeux délire.

«C'est de la dérision, avec amour», sans mépris, précise le chanteur et leader Karlof Galovsky, qui se présente comme un poète maudit de la chanson. C'est à sa formation qu'on doit le fameux Rif commercial, tiré de son premier album Fuck'n Shit Baby Love, qui se moque de l'industrie musicale.

Depuis, on les identifie, à tort selon eux, comme «pourfendeurs de l'industrie». Après tout, il y a bien plus de 20 chansons sur leurs deux albums qui traitent d'autre chose. Ils refusent donc cette étiquette, mais elle semble leur coller à la peau.

«Ça me fait rire de voir les chanteurs populaires toujours souffrir», confie Karlof en évoquant au passage, sans le nommer, «celui qui écrit des chansons d'amour pour tout le monde». «Je souffre, mais ce n'est pas ça que j'ai le goût de partager. Moi, j'essaie de faire sourire et réfléchir les spectateurs, que ce soit un bon moment divertissant. Et je ne veux pas raconter que je me suis levé et que je me suis fait des toasts...» À moins de les tartiner avec un peu de cynisme et de provocation.

Le thème universel de l'amour, il l'aborde lui aussi dans Coït interrompu par exemple, mais il se l'approprie autrement, pour en faire une chanson sur «l'élan sexuel». Et ses influences musicales, multiples et centrales dans son travail de composition, puisent tant dans le reggae, la pop assumée, le rock ou le punk habile.

Avec son pastiche de rif commercial, de chanson kétaine, de toune cachée et de remix, Fuck'n Shit Baby Love devait résumer à lui seul l'histoire musicale de son temps, rien de moins. «L'idée, c'était de faire un album culte pour dans dix ans», explique, pince-sans-rire, le pirate de la pop. Mais voilà, le second ablum Fuzzy Trash Pop est sorti il y a quelques mois, brouillant un peu les ambitions du militant de l'imaginaire. «Je suis un fan de trilogie, lance-t-il maintenant, dans un bel esprit de contradiction. Comme Harmonium ou Star Wars. Dans dix ans, on pourait faire une suite.»

Le nouvel album marche un peu dans les traces du premier, avec moins de pastiches systématiques et une humeur un peu plus sixties. «Ça me fatigue, les tounes de cinq minutes et demie avec huit fois le refrain, un solo, une intro, dit-il d'un ton exaspéré. J'aime la formule des années soixante: deux minutes et demie, et une fois que t'as touché le but, c'est fini, pas besoin d'étirer la sauce.» Une pop-rock qui s'amuse toujours aussi follement, inventant des intrigues impossibles ou ironisant sur les logiques tordues de la politique.

Du rock que Karlof pourra peut-être troquer, quand il sera un artiste-culte, pour un tandem «guitare voix ou un choeur de 25 chanteurs, comme Jean-Pierre Ferland». La conversation, glissante et insaisissable, se termine en laissant la même humeur que sa musique: légère et espiègle.