Le charme Desbois

Qu'est-ce que la poésie pour vous?

Ça ne vaut rien. C'est sans valeur financière ou comptable, inutile et sans valeur quantifiable; c'est pour ça que je l'aime. On ne peut pas la mettre dans un pot pour la conserver. Même dans un livre, elle devient moins vivante. La poésie est un ordre que je pratique sans en connaître les rudiments; elle ressemble à un papillon; quand on touche ses ailes, les couleurs perdent leur brillance. Elle est l'albatros de Baudelaire: ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Les Fleurs du mal, adolescent, ça m'a marqué. Entre 15 et 32 ans, j'ai fait surtout beaucoup de musique. J'accompagnais des poètes la nuit à la Boîte de Janou Saint-Denis. Je fréquentais régulièrement les poètes, des doux et des fâchés: Lucien Francoeur, Denis Vanier. En parallèle, j'ai commencé à travailler, je veux dire en écriture. À écrire des chansons sans les montrer à personne parce que je n'en étais pas fier. Je remplissais des calepins. Ce sont des gens qui m'ont dit: chante-les, montre-les, qui m'ont encouragé; un succès d'estime a suivi. Avant, je m'appelais Luc Bonin et je jouais pour les autres. J'ai joué, entre autres, avec les Rythm Activists, une formation anglophone engagée politiquement qui faisait une sorte de cabaret rock'n'roll en utilisant la musique pour défendre des causes. Je travaille maintenant un peu dans le prolongement de ce groupe, en moins politisé, en plus poétisé, c'est-à-dire en restant très libre. Comme Léo Ferré, un poète anarchiste dont le vers reste toujours libre, qui dit des choses importantes, prend parti, mais demeure sauvage. Urbain Desbois dans la forêt de Sherbrooke comme Robin des Bois dans la forêt de Sherwood, qui était un bum mais qui défendait une cause noble; un voleur qui volait par souci de justice. D'ailleurs, je préfère les gens de mauvaise vie qui ont bon coeur aux citoyens modèles. J'aime les hors-la-loi généreux. Je suis un urbain des bois, comme mes parents qui venaient de la campagne profonde et catholique, déménagés à Boucherville parce qu'ils y avaient trouvé du travail mais vivant comme leurs grands-parents, totalement en marge des voisins banlieusards.



Votre dernier disque parle beaucoup d'amour. Comment voyez-vous l'amour?

Comme une liqueur, du pastis. On le boit fort ou dilué mais, quelle que soit la manière, ça excite les papilles et ça enivre un peu. J'ai deux filles, l'aînée a 14 ans, la petite, trois ans. Elles ont joué un rôle très important dans mon inspiration. Entomologie est d'ailleurs teinté de l'arrivée de la petite. J'ai profité de la naissance de chacune pour rester à la maison et pour m'imbiber du bébé, en quelque sorte. Avec un nouveau-né, la maison est tranquille, personne ne fait de bruit, on parle bas. Les journées comme les nuits sont coupées en tranches, c'est très calme, un bon climat pour la poésie. J'ai écrit beaucoup sur tout ce que je vivais. Si je veux faire plusieurs CD, il faudra donc que j'aie une grande famille! Où je demeure, les collines sont arrondies, il y a de doux vallons. Au fond des bois, c'est le paradis des insectes, du gros papillon à la petite bibitte. Des insectes qui ne piquent pas comme ailleurs dans la province. Entomologie, c'est la métaphore des bibittes dans la tête; j'essaie de les nommer, j'apprends à les connaître. Je me documente. Et par glissement, je me documente également sur les bibittes qui se promènent dans l'herbe. Je suis un entomologiste en herbe. Frank Martel, un grand ami, un surréaliste, mon mentor, m'avait offert un livre portant sur l'étymologie. Il y a une grande parenté entre l'étymologie et l'entomologie.

Et l'inspiration?

Deux choses: la première s'appelle le travail. Chaque jour, je prends 15-20 minutes pour écrire. Depuis 25 ans. J'écris ce qui me vient, sans souci de mise en forme. J'essaie de me tenir prêt à accueillir l'inspiration, car l'inspiration vient comme la pluie ou comme un coup de vent. Parfois je prends un petit verre qui me fait les yeux luisants et qui me mouille les papilles. Mouillée, la plume glisse mieux. Les idées se posent et se transposent. J'ai toujours des chansons en chantier, un refrain, un couplet, une bonne idée, je note pêle-mêle. C'est rare que j'écris tout d'une traite. Avant, j'écrivais, c'était fini. Maintenant, je suis devenu plus soigneux; je réécris beaucoup, je surveille les accents toniques parce que je pense à la chanson que ça peut devenir.

La deuxième chose, c'est de très bonnes conditions environnementales. Souvent, après une incursion en ville (où je n'ai jamais le temps de faire ce que je veux faire), je reviens dans les bois et retrouve des conditions propices.

Ma maison, qui est d'ailleurs construite avec des pièces de bois qui viennent d'une chapelle, ressemble à un lieu de prière. Parfois, je me sens comme un moine bouddhiste. Je ne sais pas si je ferais un bon moine... Quelqu'un m'a dit que j'avais la gorge tibétaine, c'est-à-dire ce qu'il faut dans la gorge pour produire les sons que font les moines tibétains. Ah, bon!

Qui reconnaissez-vous comme vos parents spirituels?

Réjean Ducharme, Romain Gary, Denis Vanier, Blaise Cendrars, Albert Camus, Leonard Cohen, Tom Waits, Neil Young, Léo Ferré, dont le timbre m'a longtemps tapé sur les nerfs, Jacques Brel, Georges Brassens, Boris Vian, comme auteur surtout, Plume Latraverse et les Beatles, Richard Brautigan et Daniel Pennac. Fifi Brindacier, ainsi que Sol et Gobelet, les deux clowns fauchés, adeptes obligés de la simplicité volontaire, Michel Rivard et Jean Leloup, le jazz des années 1940 à 1960, Jean Derome, Michel F. Côté, André Duchesne, Normand Guilbault et leur famille musicale. En général, les vedettes m'énervent, sauf Richard Desjardins, qui a réussi à faire de grandes choses sans aller donner un bec à Véro à la télé, sans passer dans Châtelaine et sans goûter à la grande tarte de l'ADISQ. C'est le travail et son résultat qui comptent, pas la personnalité en dehors du travail.



Urbain Desbois, en spectacle le 6 août à 23h au Spectrum dans le cadre des FrancoFolies, le 3 août au Cégep de Joliette ainsi que le 25 août au Cégep Marie-Victorin.