Musique classique - Faire parler la musique

Le chef Michael Tilson Thomas filmé lors d’une répétition avec les musiciens de l’Orchestre symphonique de San Francisco. Source: Stefan Cohen
Photo: Le chef Michael Tilson Thomas filmé lors d’une répétition avec les musiciens de l’Orchestre symphonique de San Francisco. Source: Stefan Cohen

Les heureux abonnés à la télévision par câble ou satellite qui ont eu la judicieuse idée, le 16 juin dernier, de syntoniser la chaîne culturelle américaine PBS ont eu l'excellente surprise de découvrir un documentaire musical d'un nouveau genre et d'un ton frais et familier. Il présentait le chef Michael Tilson Thomas et son Orchestre symphonique de San Francisco préparant et expliquant la 4e Symphonie de Tchaïkovski, un film suivi par l'exécution intégrale de cette oeuvre. Ces deux films sont aujourd'hui réunis sur un DVD commercialisé par l'orchestre lui-même.

Démystifier la musique, en faire partager les trésors tout en décomplexant le public: ce défi, qui relève de la quadrature du cercle, a été tenté à la télévision de diverses manières. Au-delà du simple concert télédiffusé, qui ne fait rien pour aller chercher de nouveaux auditeurs, on a pu voir, au début des années 60 en Allemagne, une série documentaire, «Bei der Arbeit beobachtet» (Observé au travail), qui filmait un chef en répétition préparant une oeuvre du grand répertoire. L'impact du film était proportionnel à l'aura du chef: les documents montrant Ferenc Fricsay, Georg Solti ou Carlos Kleiber sont désormais historiques. Le chef qui a le plus fait d'éducation musicale par la télévision est André Previn, notamment en collaboration avec la BBC dans les années 70. Mais même s'il était chaleureux, le ton restait un peu compassé.

Keeping Score, avec Michael Tilson Thomas (qui se fait couramment appeler MTT) et l'Orchestre symphonique de San Francisco, tente une nouvelle approche du genre, plus décontractée, plus populaire, mais sans lésiner sur les moyens, le contenu ou la qualité.

MTT l'annonce d'emblée: «Le message de la musique classique est la vie elle-même, ses moments heureux et tristes, mais aussi la tendresse, le désespoir, l'inexprimable. [...] La mission de chaque musicien est de jouer de façon à dire: "Voilà à quoi la vie ressemble."» Le chef devient le bateleur de la musique, son représentant de commerce. Il va chercher le public, en montrant que la musique est partout et en expliquant de quoi se compose et comment se prépare une symphonie.

Évidemment, MTT est en représentation constante. Qui peut croire qu'il répète en temps ordinaire le solo de hautbois du 2e mouvement, seul au piano avec l'instrumentiste de l'orchestre? Mais même dans ses éléments les plus fabriqués (le «Go, Piotr Ilyich! Go!» final) l'enthousiasme du chef (et de tous les protagonistes) est contagieux.

Le spectateur visite les archives de l'orchestre, voit comment les indications du chef sont retranscrites dans les partitions de chaque musicien, fait connaissance avec le hautboïste, la flûtiste, le contrebassiste ou le timbalier, qui parlent de leur instrument et de leur apprentissage. Autant de personnages, humains et instrumentaux, issus de la vie quotidienne, filmés dans leur vie de tous les jours. Tout cela est parfois exagéré: on doute un peu que la gentille dame qui joue du piccolo se réveille la nuit en pensant à son solo, ou que le violoniste russe sent les parfums de sa Russie natale. Mais tout cela part d'un bon sentiment et s'intègre bien à l'ensemble. Car le film atteint finalement son but: intéresser et captiver une audience, même totalement néophyte.

L'illustration de la fanfare initiale est absolument parfaite: d'ailleurs, le «lyrisme noble à la manière de Verdi» demandé par MTT est très évocateur de sa passionnante interprétation de cette oeuvre. Le montage enchaînant de manière fluide, mais pas nerveuse, répétitions, explications et entrevues, est absolument magistral. Le DVD (documentaire en format 4/3, concert en 16/9) comprend une piste multicanal pour le concert. On préfère la stéréo, car le son du 5.1 semble un peu trop compressé. L'image est d'un piqué superbe et les éclairages parfaits. Des suppléments illustrent la vie de Tchaïkovski, la biographie du chef et l'histoire de l'orchestre. On espère donc que le modèle sera suivi.

Reste tout de même, s'agissant de la diffusion à la télévision, une dernière réflexion. Dans les années 70, ces programmes culturels, en étant diffusés sur des chaînes généralistes, pouvaient accrocher un large public «passif» qui se trouvait à regarder la chaîne en question. Leur ghettoïsation sur des chaînes à vocation culturelle, qui drainent un public déjà acquis, diminue, hélas, conséquemment leur impact populaire potentiel.