Le rêve d’Étienne Dufresne

Alors qu’il était inconnu il y a juste 16 mois, tout s’est rapidement mis en place pour Étienne Dufresne.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alors qu’il était inconnu il y a juste 16 mois, tout s’est rapidement mis en place pour Étienne Dufresne.

C’est à force de photographier les musiciens de la scène locale qu’Étienne Dufresne, arrivant à l’aube de la trentaine, a compris qu’il risquait de passer à côté de son rêve. « Ce qui m’a convaincu de devenir musicien ? Une espèce d’écœurantite de travailler pour les autres, avoue-t-il. Quand tu fais de la photo et de la vidéo, tu mets en valeur le rêve de quelqu’un d’autre que toi. Tu rends d’autres personnes belles. Mais j’ai compris que ces gens-là sont aussi vulnérables que toi, qu’ils ont les mêmes doutes que toi, ce qui m’a encouragé à foncer. Ce disque, je l’ai fait pour rendre hommage à l’ado que j’étais et qui rêvait d’en sortir un. »

Or, c’est aussi grâce à son travail de photographe qu’Étienne, qui a commencé à composer des chansons il y a six ans seulement, est parvenu à lancer aujourd’hui son disque. « C’est vrai que tout s’est rapidement mis en place — je me demande encore comment aujourd’hui, pour être honnête. La chance ? La musique que je fais “fittait” dans un certain créneau, au bon moment. J’ai aussi beaucoup de contacts : parce que je fais de la photo et des vidéos pour des bands émergents, je pense que j’avais déjà une bonne connaissance du milieu. Ça aide quand tu sais à qui parler. »

Une grande sensibilité

Alors qu’il était inconnu il y a tout juste 16 mois, tout s’est rapidement mis en place pour Étienne Dufresne : un premier mini-album (Sainte-Colère) est apparu en février 2020, juste avant la pandémie, mais il est pour ainsi dire tombé dans l’oubli, « sans possibilité de faire de la promo, après seulement deux ou trois spectacles donnés dans des salles minuscules ». N’eût été la crise, il aurait fait la première partie de Pierre Lapointe aux Francos l’été dernier. « J’étais reconnaissant d’avoir cette chance si rapidement. Finalement, tout est tombé à l’eau… Motivé, je ne voulais pas me laisser abattre par ça, alors je me suis remis au travail. Finalement, j’ai eu plus de temps pour faire l’album, et plus rapidement que prévu. »

Paru vendredi dernier sur l’étiquette Chivi Chivi, cet album révélateur de chansons indie pop aux mélodies subtiles et aux textes d’une saisissante justesse porte le titre Excalibur, un mot inscrit sur le chandail de ce Dufresne ado ornant la pochette. On y découvre un auteur d’une grande sensibilité ayant ce talent de chanter comme s’il engageait la conversation.

« C’est mon ami Alex Burger qui m’avait dit un jour : “Moi, je ne sais pas chanter, je sais juste parler. Il faut que tu chantes comme tu parles.” Cette phrase m’est restée en tête. Je pense à ça lorsque j’écris une chanson. C’est comme un dialogue au cinéma : pour qu’il soit réaliste, tu dois écouter toi-même ce que tu chantes pour éviter que ça sonne faux. Il faut que ce soit fluide. » Et ce l’est, épousant à merveille les formes pop aux reliefs jazz et synthétiques données aux chansons, sous les bons conseils du coréalisateur Félix Petit, proche collaborateur des Louanges. Du joli : après le mini-album de chansons doucement pop-rock façon Mac Demarco, l’auteur-compositeur-interprète a sublimé des influences plus indie pop, citant Blood Orange et Connan Mockasin, « des musiciens qui possèdent des sonorités et des textures intéressantes, inspirées par les sons des années 1970 et 1980, qu’ils remettent au goût du jour. Mon idée était d’emprunter ce son, mais avec mon style de textes assez francs », dit le musicien, qui reconnaît également l’influence de Daniel Bélanger, de Jean Leloup, de Beau Dommage et du prog rock qu’il écoutait plus jeune.

Mélancolie

Le ton d’Excalibur est celui de la mélancolie, reconnaît Étienne Dufresne, qui s’y complaît volontiers. « Et avec les événements récents, je pense qu’on a tous eu ces moments où on replonge dans notre passé, dit-il. Il y a beaucoup de retours en arrière dans les chansons, beaucoup de mélancolie sur cet album », comme sur Dans l’eau, rappel de sa vie d’ado à Kingsey Falls, près de Victoriaville, « les maisons toutes pareilles avec la piscine derrière ». Sur Forteresse, la piscine sert plutôt de métaphore sur la société du travail. « En fait, le texte disait “routine” à l’origine, mais je n’aimais pas comment ça sonnait, alors j’ai changé pour “piscine”. J’aime bien l’image : faire du 9 à 5, c’est tomber dans une routine, comme le tourbillon dans une piscine. Je cherchais une façon différente d’aborder cette idée, en sautant dans la piscine de l’aliénation du travail, disons. »

« C’est beaucoup ça, l’album, une mise à jour, pour voir où je suis rendu dans ma vie. J’ai envie de parler de trucs importants pour moi, qui vont me toucher, moi, avant tout. Et je me suis toujours dit : si ça me touche, ça va toucher les autres aussi. Mon public cible, c’est l’ado que j’ai été, le jeune adulte que j’ai été, et l’adulte qui se cherche aujourd’hui, à l’aube de la trentaine. »

 

À voir en vidéo

Excalibur Étienne Dufresne, disponible sur l’étiquette Chivi Chivi.