L’usufruit du mode survie

Le nouvel album d’Éric Goulet se conjugue au passé. Et vient au monde maintenant.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le nouvel album d’Éric Goulet se conjugue au passé. Et vient au monde maintenant.

Quand viendra mon heure. La première chanson du nouvel album d’Éric Goulet se conjugue au futur. « Quand, quand viendra mon tour / Quand sonnera mon heure / Me restera-t-il un peu d’amour au cœur », chante Éric Goulet. Ou plutôt : chantait. « Cet enregistrement a été fait au Québec entre les mois d’avril et juin 2020 » précise-t-on dans les notes du livret. Au dos de la pochette, le droit d’auteur donne l’imprimatur : © 2020 L-Abe. Le nouvel album d’Éric Goulet se conjugue au passé. Et vient au monde maintenant.

« C’est mon record. J’avais jamais vécu ça, autant d’écart entre la fin d’un album et sa parution. Mais à la fin, ça veut pas dire grand-chose. Une fois lancé, ça existe au présent de celui qui l’écoute. »

À preuve, André Bellemare avait la chanson Quand viendra mon heure dans ses tiroirs depuis deux-trois éternités, au bas mot. Le futur a eu le temps de prendre de l’âge.

L'album «Goulet» d'Éric Goulet

Dis donc, André Bellemare, ce ne serait pas l’André… ? « Oui, oui, André de Dédé Traké, c’est bien lui », répond Goulet, hilare à l’écran du GoogleMeet, opinant de toute l’épaisse tignasse un peu poivre et très sel qui déborde au-dessus et en dessous de ses gros écouteurs. Deux coussins noirs, quatre grosses touffes encadrent son large sourire, il fait plus rigolo que Monsieur Mono, l’Éric Goulet du printemps 2021.

Il est content de son coup. Et non sans raison : la retrouvée d’André est plus qu’épatante. Une chanson-bilan qui serait un formidable succès de palmarès dans un monde juste, où les radios donneraient vraiment le choix aux gens. « Elle est incroyable, hein ? Ça faisait très longtemps qu’on parlait de faire quelque chose ensemble. Je suis allé chez lui début 2020, juste avant que tout nous tombe dessus. Il avait ça qui traînait, la première d’un lot d’inédites. Ça avait tout ce que j’aime, un côté solennel un peu fin de vie à la Johnny Cash, mais tout un souffle dans la mélodie. Dans ma tête, c’était fait pour commencer un album. C’est comme un train qui part. 

Quand t’as des musiciens que tu connais, qui te connaissent, forcément, ça bonifie. Et là, chacun, chez soi, avait le temps de trouver sa place.

Et on embarque. Et on fait du chemin. On va loin. Passé, présent, futur, parfois on déraille, parfois on s’arrête, on vit des vies, on voit des vues, on passe par Maniwaki pour aboutir dans La ville aux mille clochers. On passe une nuit mémorable (En dessous du point), on retrouve une chanson de Possession Simple qui pourrait avoir été écrite en temps de pandémie : J’attends l’orage. On fait le détour par chez Townes Van Zandt et son White Freightliner Blues pour aboutir sur le bord de la 20, désespérant de trouver une âme compatissante, un samaritain Chauffeur de van : « Un jour de peine sur le highway / J’ai besoin d’aide, mon chum va mal / Samaritain chauffeur de van / Donne-moi un lift jusqu’à Montréal ».

Et le train continue. Éric Goulet continue : il est la locomotive de son train. Même sans bouger de chez lui (ou presque), confinement oblige, il roule, avance, revisite, rapatrie, se rapaille, écrit et compose, bâtit des maquettes solides. Pas arrêtable, son train. « Ça me change pas beaucoup de mon ordinaire, honnêtement, la pandémie, à part les shows. Je suis en mode survie depuis trente ans. »

L’obligation du télétravail ne l’a aucunement démonté : « Au départ, je voulais qu’on joue live, tous ensemble, comme toujours. Mais bon, c’était pas possible, alors on a procédé instrument par instrument, à distance. J’enregistrais tout, le plus définitivement possible, et j’envoyais la track à chacun, en enlevant le loop de drum pour que Vincent [Carré] joue ce que ça lui inspirait, puis ma track de basse pour que Mark [Hébert] fasse la sienne, et ainsi de suite. »

Tout seul, en duo et en groupe

« Quand t’as des musiciens que tu connais, qui te connaissent, forcément, ça bonifie, continue-t-il. Et là, chacun, chez soi, avait le temps de trouver sa place. Rick [Haworth] avait toute sa panoplie incroyable à portée de la main, il choisissait, dobro, mandoline, pedal steel. Ça pouvait juste être exactement ce qu’il fallait ! »

Les duos avec Sara Dufour et Cindy Bédard sont particulièrement réussis. En dessous du pont est une sorte de match d’insultes jouissives : « C’est une chanson où deux personnes qui peuvent pas se sentir finissent par baiser. Ça s’est écrit tout seul, c’est un grand défoulement, et Sara pouvait se lâcher à son goût. » Au temps des adieux, sur un ton tout autre, empreint de tristesse et de tendresse, met en scène une fin consentie entre deux êtres qui se sont beaucoup aimés. « Encore là, avec Cindy, c’était le casting parfait. »

Six heure (sans le s à heure, c’est voulu), collaboration avec Luc De Larochellière, est pareillement un pairage idéal : « Ça fait longtemps, Luc et moi. Depuis 1986 qu’on veut faire un band ensemble. J’avais été le voir au Bistro à Lily, il venait de gagner Cégeps en spectacle. Je me cherchais un bon auteur-compositeur, peut-être un chanteur, pour le band que j’essayais de monter. Il était venu chez nous, j’étais encore chez mes parents, on avait jammé Amère America. On s’est dit qu’on s’en reparlerait. Deux semaines après, il faisait Granby, and the rest is history. Mais on a continué à se croiser. On a toujours été dans le même train. »

Et tout ça se termine… tous ensemble, dans la même pièce, autour d’un micro, célébrant l’amour, l’amitié, la musique sous le regard bienveillant du fantôme de Willie Lamothe, sur l’air joyeux d’Aux accords des guitares. Comment ça, tous ensemble ? Goulet est saisi d’un grand rire ébouriffé. « On l’a enregistrée au temps de mon premier album country, il y a dix ans déjà. » Ça s’entend, quand même, la proximité des corps. C’est bien là que le passé et le futur se font le plus beau bonjour. « Ça va arriver encore. C’est ça que je voulais signifier. La vie demande ça. »

Goulet

Éric Goulet, L-Abe

À voir en vidéo