Christa Ludwig, titan au féminin

La mezzo-soprano Christa Ludwig en janvier 2008
Photo: Valery Hache Archives Agence France-Presse La mezzo-soprano Christa Ludwig en janvier 2008

La mezzo-soprano Christa Ludwig, décédée samedi en Autriche à l’âge de 93 ans, l’une des plus grandes chanteuses du XXe siècle, nous laisse un legs immense.

A-t-on vraiment envie d’être triste ? Ou a-t-on simplement envie de dire, de crier, « Merci ! » ? Car Christa Ludwig était déjà immortelle de son vivant. On pouvait ne pas aimer les préciosités d’Elisabeth Schwarzkopf, ou certaines de ses prises de position ; on pouvait tiquer devant des changements de registres dans la voix inégale et d’un bref acmé de Maria Callas ; on pouvait s’amuser quand Dietrich Fischer Dieskau se persuadait qu’il était fait pour le répertoire italien autant que pour l’allemand et on pouvait se désoler du fait que la voix d’or de Pavarotti ne se doublait pas d’une intelligence musicale à la hauteur. Mais Christa Ludwig ? Qu’aurait-on pu dire contre Christa Ludwig, toujours là, irradiante, imparable, référentielle ?

Cette semaine encore quand, à l’occasion de la parution de l’enregistrement de Joyce DiDonato et Yannick Nézet-Séguin, nous cherchions un mètre étalon en matière de voix féminine abordant Winterreise de Franz Schubert, nous nous tournions en priorité vers Christa Ludwig. Lorsqu’on veut aborder en 2021 Le chant de la Terre de Mahler, la référence incontournable reste l’enregistrement de 1966 de Christa Ludwig et Fritz Wunderlich avec Otto Klemperer.

Tout n’a pas toujours été intelligence supérieure chez cette chanteuse qui a dominé la concurrence dans sa tessiture pendant toute la seconde moitié du XXe siècle dans le répertoire allemand, du lied à l’opéra. « Je ne savais pas encore à l’époque de quoi il était question », disait-elle en 2018 à Thomas Voigt sur le fameux Chant de la Terre. « Ce n’est que plus tard, grâce à Leonard Bernstein, que j’ai véritablement compris ce qui se joue chez Mahler », poursuivait-elle. Honnêteté absolue, instinct très sûr.

Les grands tandems

La carrière de Christa Ludwig est lancée par Karl Böhm, qui l’engage dans la troupe de l’Opéra de Vienne qui rouvre en novembre 1955. L’année 1956 est celle du bicentenaire Mozart, et Christa Ludwig est de la distribution des trois opéras enregistrés par Böhm. À partir de ce moment-là, tout le monde se l’arrache. Le phénomène est tel que le producteur d’EMI Walter Legge, qui fait enregistrer à sa femme Elisabeth Schwarzkopf Le chevalier à la rose en stéréo avec Karajan, écarte Irmgard Seefried du rôle d’Octavian, alors que cette dernière a déjà signé son contrat. L’appariement vocal Schwarzkopf-Ludwig est extraordinaire.D’inoubliables tandems, il y en aura tant d’autres : avec Mirella Freni dans la Butterfly de Puccini et le Requiem de Verdi de Karajan ou avec Birgit Nilsson dans le Tristan et Isolde de Böhm et le Ring de Solti.

Les chefs la voudront tous : Klemperer, Böhm, Karajan, Solti, Bernstein et le regretté Istvan Kertész, avec lequel elle enregistrera le Château de Barbe-bleue de Bartok aux côtés de Walter Berry, son premier mari. Christa Ludwig épousera en secondes noces le comédien et metteur en scène Paul-Émile Deiber, qui fut à ses côtés lors de sa brève crise vocale au milieu des années 1970.

« Cette crise m’a permis de mieux évaluer mes limites, d’être plus lucide », disait Christa Ludwig à Thomas Voigt. Car les tentations étaient d’autant plus grandes que la voix était large au-delà du registre mezzo. Isolde, Brünnhilde, Elektra (!) lui ont été proposés par Böhm, Karajan et Bernstein. Christa Ludwig aura cédé à Klemperer pour une Leonore d’un Fidelio entré dans l’histoire du disque. On peut l’entendre aussi dans la « Mort d’Isolde » avec Knappertsbusch. Elle n’abusa pas de ces péchés et put chanter jusqu’au milieu des années 1990.

Son legs, célébré dans nombre d’intégrales, d’opéras et de coffrets est titanesque. L’incontournable coffret Warner Christa Ludwig Complete Recitals paru en 2018 est une leçon de chant et de vie.


Dans une version précédente de ce texte, au septième paragraphe, il était écrit que Christa Ludwig avait cédé à la demande du chef Leonard Bernstein pour Fidelio. Il s'agissait plutôt du chef Otto Klemperer.

Concerts et Webdiffusions

Orchestre symphonique de Montréal Barber et Still : Sonorités américaines. Kerson Leong, Thomas Le Duc-Moreau. Webdiffusion jusqu’au 4 mai.

Arion Concertos imaginaires. En concert devant public les 30 avril et 2 mai à Bourgie. Webdiffusion du 13 mai au 4 juin.

Pro Musica Viktor Lazakov, Vent d’est : le mystère des musiques slaves. Webdiffusion du 25 avril au 9 mai.

Salle Bourgie Concerts devant public du Quatuor Molinari les 27 et 28 avril et de Louise Bessette le 29 avril à 17 h 30.

Orchestre classique de Montréal Concert Mozart avec Jean-Philippe Sylvestre. Webdiffusion du 27 avril au 11 mai.

Orchestre Métropolitain Mozart (avec Yannick Nézet-Séguin au piano) et Brahms. Webdiffusion du 30 avril au 9 mai.

Violons du Roy Merveilles de l’Italie baroque. Avec Elsa Critterio. Webdiffusion du 2 au 16 mai.

Gala Bach du 15e anniversaire Webdiffusion sur canadaclassique.com, le 2 mai à 14 h 30.

Ladies’ Morning. Nouveau Quatuor Orford, James Ehnes, Charles Richard-Hamelin. Concert devant public, salle Pollack, le 2 mai à 15 h 30.

Société d’art Vocal Rose Naggar-Tremblay. Récital devant public, Conservatoire, le 2 mai.