Un labyrinthe en orbite

Laurence-Anne évoque «Twin Peaks», la série télé, avec ses décrochages dans un monde parallèle. «On a enregistré à Valcourt, au studio B-12. C’est une grande maison, il y a des chambres, tu peux vraiment tout imaginer dans un lieu comme celui-là. Comme un monde parallèle. Dans la saison 2 de
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Laurence-Anne évoque «Twin Peaks», la série télé, avec ses décrochages dans un monde parallèle. «On a enregistré à Valcourt, au studio B-12. C’est une grande maison, il y a des chambres, tu peux vraiment tout imaginer dans un lieu comme celui-là. Comme un monde parallèle. Dans la saison 2 de "Twin Peaks", tu te promènes dans la forêt, et paf! Tu te retrouves dans cet univers où il y a des rideaux rouges en velours, le plancher en damier, puis tu passes de pièce en pièce, à l’infini».

Ces jours-ci, les albums déboulent. Et chacun semble répondre (ou réagir) aux préoccupations du jour. Pour un peu, on se les inoculerait. En supplément bienfaisant. C’est particulièrement vrai pour les chansons de Musivision, deuxième album de Laurence-Anne depuis la finale des Francouvertes en 2017 (troisième sortie, si l’on compte le mini-album Géométrie). Un disque fait exprès, dirait-on, pour quitter la terre ferme, voire la Terre avec un T majuscule, son atmosphère viciée, ses frontières fermées, son horizon bouché, son destin plombé.

« Trace sur mes lèvres / Une énigme qui me lancera / À la conquête de tes astres / Nos corps nus en orbite / Autour de la Lune », chante-t-elle dans Nyx. Se rencontrer, se désirer, se toucher, enfin se toucher, mais le plus loin possible de ce qui nous pèse, un lieu sans gravité. « J’ai dû avoir une prémonition », commente Laurence-Anne en pouffant d’un rire aérien. « Tout l’album a été composé une semaine avant la pandémie. J’étais déjà isolée en Gaspésie, au fond d’une vallée, en plein hiver, de la neige jusqu’aux fenêtres. La journée avant que je revienne à Montréal [l’enfant de Kamouraska habite sur le Plateau], tout fermait. »

Décalages

Les albums de Noël sont enregistrés en pleine canicule, comme chacun sait. « C’est une drôle de chose, la création. On est dans sa bulle, on cherche des images pour décrire ce que l’on vit, et puis, quand ça sort, on le reçoit en fonction de ce qui se passe au moment de l’écoute, tout semble lié. » Peut-être que ça l’est, finalement. L’expérience personnelle d’isolement, l’ardent souhait d’en sortir et de retrouver les siens, n’est pas l’apanage des pestiférés des temps modernes que nous sommes. Mais l’album peut très bien nous accompagner maintenant. Et sera encore valide longtemps après la disparition du dernier variant.

« Moi aussi, quand j’écoute des disques — je collectionne les vinyles —, je les transpose dans mon présent. »Un album n’émerge qu’après une série de décalages, de l’inspiration à l’écriture, des maquettes à l’enregistrement, de l’aléatoire à la séquence définitive, mais se vit comme un tout cohérent, voulu, logique jusque dans ses décrochages. « Même moi, j’en viens à écouter ce Musivision comme s’il avait toujours existé sous cette forme… Ça devient un voyage. Qu’on peut vivre et revivre en boucle. »

C’est une drôle de chose, la création. On est dans sa bulle, on cherche des images pour décrire ce que l’on vit, et puis, quand ça sort, on le reçoit en fonction de ce qui se passe au moment de l’écoute, tout semble lié.

 

De Géométrie à Géo, la suite

Première apparition, l’album de 2019, le mini-album Géométrie de l’été 2020, et ce Musivision, où de courts intermèdes instrumentaux viennent à la fois déstabiliser et cimenter les pièces entre elles, toute la proposition de Laurence-Anne a des airs de grand projet prémédité de longue date, résultat d’un plan complexe dont elle seule détient les secrets. Géo, qui clôt Musivision, répond façon indie pop joyeux à Géométrie, la même chanson en version sous-marine, lente et suffocante.

« J’aime l’idée que les chansons changent avec moi. Au départ, j’empilais les sons, c’était vraiment très dense, je me cachais un peu derrière, et là, je me libère. Il y a de l’espace, la voix est à l’avant-plan, je décolle. »

Par moments, ça sonne un peu extraterrestre, rappelant les musiques des films de science-fiction des années 1950 et 1960 (pensez Barbarella). Les guitares, au-delà du twang, semblent flotter, instables, saoulées de vibrations interstellaires. Climat onirique, étrangeté séduisante, planant exotisme, le voyage ne manque pas de détours étonnants, ici rumba cosmique (Indigo), là bossa des étoiles (Parajos). Parfois ça se danse (Nyx), parfois ça se laisse porter (délicieux Strange Feeling). « Je pense que j’ai cherché à exprimer ce que je n’arrive pas à dire en mots. Les sons bizarres, la voix qui se promène dans les hauteurs, c’est là que je suis bien, que j’échappe à la réalité. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chanteuse Laurence-Anne

Le vaisseau labyrinthe

Laurence-Anne évoque Twin Peaks, la série télé, avec ses décrochages dans un monde parallèle. « On a enregistré à Valcourt, au studio B-12. C’est une grande maison, il y a des chambres, tu peux vraiment tout imaginer dans un lieu comme celui-là. Comme un monde parallèle. Dans la saison 2 de Twin Peaks, tu te promènes dans la forêt, et paf ! Tu te retrouves dans cet univers où il y a des rideaux rouges en velours, le plancher en damier, puis tu passes de pièce en pièce, à l’infini. C’est cette sensation que je voulais faire vivre, de chanson en chanson, avec les intermèdes : on sait pas où on va aboutir. Mais c’est pas désagréable. »

Musivision : un fascinant labyrinthe en musique, avec des mélodies douces et caressantes pour ne pas se perdre. En vérité, l’album, sans crier gare, va quelque part. Mais point de divulgâchage : à vous d’aller jusqu’au bout.

 

Musivision

Laurence-Anne, Bonsound