Se faire remarquer ou rendre justice au compositeur?

Les symphonies de Beethoven, pour Teodor Currentzis, «c’est le lien entre esprit et beauté».
Photo: Anton Zavjyalov Les symphonies de Beethoven, pour Teodor Currentzis, «c’est le lien entre esprit et beauté».

L’un des chefs les plus en vue du moment, Teodor Currentzis, fait paraître une 7e Symphonie de Beethoven sur étiquette Sony. Au-delà d’un commentaire artistique ponctuel, le disque soulève des questions de fond sur l’interprétation musicale aujourd’hui.

Le fameux allegretto de la 7e Symphonie de Beethoven se met en branle. Un accord accentué, puis un rythme lancinant. Sous la baguette de Teodor Currentzis, la nuance est si exagérée (en deçà des pppp « aussi silencieux que possible » prescrits par Verdi dans son Requiem) que le disque aurait dû être commandité par une compagnie de prothèses auditives.

On se dit que l’interprète veut créer une sorte de thème fantomatique dont la rythmique sera ensuite plus clairement dévoilée. Vous n’y êtes pas. Les symphonies de Beethoven, pour Teodor Currentzis, « c’est le lien entre esprit et beauté ». Dans la notice, il poursuit : « La beauté est-elle ennemie de l’esprit ? L’esprit est-il sans rapport avec la beauté ? Ou bien existe-t-il un couloir qui relie ces deux forces prodigieuses ? Pour moi, Beethoven répond à ces questions dans sa musique. Sa réponse est semblable aux temples grecs antiques sur lesquels ont été construites des églises chrétiennes : la beauté antique du temple correspond à la spiritualité de l’amour chrétien. »

Pourquoi ce cas est-il édifiant ? Parce que Teodor Currentzis — que l’on voit en général si inspirant dans ses concerts avec son orchestre de Stuttgart semble devenir un autre personnage lorsqu’il s’agit de léguer un document à la postérité avec son ensemble russe Musica Eterna — reste un musicien fort intéressant, bourré d’idées.

Currentzis n’utilise pas le m’as-tu-vu et la trahison stylistique pour masquer sa médiocrité ou sa déchéance. La cour est pleine de pianistes de ce type. Parfois certains furent grands, comme Ivo Pogorelich ou Konstantin Lifschitz. Currentzis est passionnant, car, en un sens, il est surdoué. Mais qu’avec ce don, il illustre un mal qui ronge notre époque : le besoin d’exister par la différence.

Pertes de repères

Historiquement, les enregistrements orchestraux se sont démarqués par la personnalité des chefs et la qualité des orchestres. Mais tous avaient une bible : la partition et une culture profonde. Par exemple du rôle de la forme sonate (exposition-développement-réexposition) qui gère la structure et la dramaturgie d’un pan majeur de la musique occidentale.

On trouve entre eux — les Furtwängler, Toscanini, Walter, Karajan, Giulini, Böhm, Haitink, Kempe, etc. — des différences esthétiques et des variétés dans l’identité sonore orchestrale. Seul Stokowski se distinguait par une obsession : comment faire sonner au mieux une œuvre. Pour cela, il tripatouillait parfois les partitions.

Une fois que le disque compact à la fin des années 1980 avait largement couvert le grand répertoire, il a fallu trouver de nouvelles propositions interprétatives. Elles sont venues, dans Beethoven, par les instruments anciens (1990), puis l’utilisation de nouvelles partitions (2000) et l’extension de la « pratique historiquement informée » aux formations traditionnelles (2010 — Vänskä, Järvi, Nagano, Chailly, Jansons…).

Les vingt dernières années n’ont guère amené l’émergence de grands chefs symphoniques incontestables (les Symphonies nos 3, 5, 7 de Beethoven par Manfred Honeck font exception, mais son étoile a pâli en raison d’une dérive intellectuelo-narcissique), les phares restant Chailly, Jansons, Haitink ou Blomstedt.

A contrario, nous avons observé dans le répertoire germanique une perte de repères parfois sidérante en matière de construction et de dramaturgie, comme on peut en juger dans une majorité d’enregistrements symphoniques de Christian Thielemann ou Fabio Luisi (excellents chefs d’opéra), Simon Rattle et Andris Nelsons (Bruckner DG). Tout s’y passe comme si la forme sonate n’était plus « digérée ». Dans le meilleur des cas (Rattle), des temps forts particulièrement travaillés marquent la singularité d’une interprétation.

Currentzis semble instaurer une nouvelle vague en creusant cette veine vers une culture de l’événement permanent. Cela peut être fascinant dans le monde grouillant de Mahler (6e Symphonie), c’est délétère dans Beethoven.

Le piège de l’inouï

À nos yeux, Currentzis invente une forme de « Regietheater de la direction orchestrale ». Le « Regietheater » est ce mouvement majeur des scènes européennes qui a amené les metteurs en scène à s’approprier des œuvres théâtrales et lyriques : La bohèmedans un sanatorium, Lohengrin dans une salle de classe, Rigoletto chez les mafieux… Parfois, cela marche (le Rigoletto à Las Vegas du Met, La flûte enchantée à l’hôtel de Barbe et Doucet), mais la plupart du temps les transpositions amènent surtout le spectateur à devoir arbitrer entre bonnes idées et impasses, par exemple dans le Don Giovanni de Dmitri Tcherniakov. C’est exactement ce qui se passe dans la Septième. Or, une symphonie est un tout, pas un terrain de jeu pour discriminer de bonnes intuitions et des idées gênantes.

En musique, il y a un grand piège : « Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais entendu ça que c’est génial. » Au contraire : la plupart du temps, c’est parce que cela n’a rien à voir avec la partition. Currentzis carbure à ces tics, sa principale marotte étant de relâcher progressivement de la dynamique en fin de phrase ou dans des répétitions de motifs. Il crée aussi des « événements sonores », comme ces détestables soufflets autour de quatre minutes du finale. Cette démarche joue sur l’effet de surprise de l’inouï. D’expérience : cela s’évanouit vite au fur et à mesure des réécoutes, au point de devenir pédant.

Se distinguer, exister par la différence à tout prix est une technique qui a d’autres adeptes. Jeune chef en vogue, Santtu-Matias Rouvali, 35 ans, s’est attiré moult louanges avec son enregistrement spectaculaire de la 1re Symphonie de Sibelius (Alpha). Mais à regarder la partition, les arrangements de « spectacularisation » sont éloquents. Si la 1re Symphonie par Rouvali « en jette », c’est que le chef passe pour un héros sibélien alors qu’il s’essuie plus ou moins les pieds sur le compositeur ! Des Currentzis et Rouvali existent au piano (Sokolov dans ses mauvais jours) et au violon (Kopatchinskaïa).

La problématique engendrée par le « Regietheater musical » est doublement perverse. L’époque du grand forum arachnéen planétaire prônant que tout le monde a une opinion sur tout et que toutes les opinions se valent a déjà minoré l’impact de la critique culturelle balisée professionnellement et déontologiquement, à la grande satisfaction des agences d’artistes et de relations publiques. Sans balises et sans oreilles vigilantes, le « jamais entendu comme cela auparavant » qui éblouit les candides a de beaux jours devant lui.

Par ricochet, si le mouvement gagne de l’ampleur, le chef ou le pianiste fidèle au texte peut être vu, dans le contexte, comme « plate », alors qu’il fait son travail au mieux. Il va falloir des nerfs solides pour rester intègre.

Le mouvement peut-il gagner de l’ampleur ? Oui. Et grandement. Car nous ne sommes qu’au début d’un autre basculement que la COVID a amplifié : la création d’un statut d’éminence et de légitimité artistique non par le génie musical, mais par la seule hyperprésence médiatique et sur les réseaux sociaux. Nous avons tous des exemples dans divers pays et diverses disciplines. Mais le violoncelliste Sheku Kanneh-Mason et sa famille en Angleterre, Igor Levit et Joana Mallwitz en Allemagne, les frères Capuçon et Camille Thomas en France se poussent du col pour des écrans, articles, « followers » et autres « likers ».

À qui vont-ils s’adresser demain ? Et comment vont-ils le faire ?
 



Une version précédente de ce texte, qui mentionnait l'ensemble Anima Eterna, a été modifiée.