Écouter pour voir Joyce et Yannick ne suffira pas

Le duo Nézet-Séguin et DiDonato en concert à Québec
Photo: Club musical de Québec / André Desrosiers Le duo Nézet-Séguin et DiDonato en concert à Québec

Vendredi, Erato publie en CD le Voyage d’hiver (Winterreise) de Schubert, donné par Joyce DiDonato et Yannick Nézet-Séguin à Carnegie Hall en décembre 2019. On s’attendait plutôt à un DVD. Non sans raison.

Les enregistrements du Voyage d’hiver par des voix féminines sont marginaux dans la discographie, mais avec des incursions notables, dès le premier d’entre eux, soit celui de Lotte Lehmann en 1941 et 1942.

Le travail de préparation et de maturation du projet de la part de Joyce DiDonato est remarquable. Souvent, des voix d’opéra sont empêtrées dans l’univers du lied (Fassbänder ou Christine Schäfer et, récemment, chez les hommes, le pourtant excellent Günther Groissböck). La mezzo américaine trouve un vrai ton et a travaillé la prononciation et les couleurs des voyelles germaniques bien mieux que des vedettes autoconsacrées de cet univers, comme Ian Bostridge. La caractéristique vocale que l’auditeur doit accepter est le vibrato serré (cf. Der Greise Kopf), mais ce n’est pas foncièrement gênant.

Yannick Nézet-Séguin n’est pas le premier chef d’orchestre à s’atteler à l’accompagnement de Winterreise, précédé en cela par Wolfgang Sawallisch pour Hermann Prey et James Levine pour Christa Ludwig. Ce saut dans le grand bain pianistique (à Carnegie Hall !) se matérialise par une très belle prestation, un aplomb et une poigne qui rendent justice au dramatisme de moments clés (Rückblick, les foucades de Frühlingstraum).

Un projet conceptuel

Le problème, car il y en a un, c’est l’objet. Selon les informations reçues de Warner, ce projet éditorial a toujours été celui d’un disque (CD). Mais Winterreise demande la plus extrême concentration d’écoute et de réalisation, soit un enregistrement de studio. La dernière chose que l’on a envie d’entendre pendant Der Leiermann, ce sont des toux ! Or c’est ce qu’on a ici.

Pour faire accepter un concert, ses petites scories, ses irrégularités et ses bruits annexes, rien de mieux que de documenter le concert en tant que tel par une vidéo. Or ce récital a bien été filmé et diffusé en son temps par Medici.tv, où, comble de malheur, la vidéo est désormais indisponible.

Or la vision du concert donnait des clés capitales, certes incluses dans un mot de la chanteuse dans la notice du CD. « Il m’a fait parvenir son journal par la poste. » Ce contexte était affiché dans la salle avant le concert. Ce voyage est celui de la bien-aimée (Joyce DiDonato) à travers le journal intime de son poète voyageur. Elle découvre en le lisant (lieder I à XXIII) ses pensées et ses états d’âme. C’est un peu réducteur par rapport aux ambitions très universelles de Schubert et de Müller, mais cela explique aussi et surtout quelques inflexions particulières qui peuvent étonner au disque, mais qui se plient au propos. Ainsi, dès le premier lied, Gute Nacht (Bonne nuit), le salut à la bien-aimée, qui est empreint d’ironie, se pare ici de très tendres inflexions, puisque la protagoniste est touchée par ces pensées.

La douceur amère du cœur se fait rage contenue, douloureuse, à mesure que la lectrice découvre le désespoir de son amoureux. Das Wirtshaus (XXI) et, de manière générale, le corpus des lieder XX à XXIII étaient en concert un moment renversant, car Joyce DiDonato n’est pas qu’une voix : c’est une tragédienne, et son incarnation bouleversée était inoubliable. Aucun CD ne peut rendre cela.

Ce Voyage d’hiver était bel et bien un concert conceptualisé, magnifiquement réalisé et optimalement traduit en vidéo. Le CD, documentation ingrate et frustrante, qui ne change pas la discographie, ne transmet qu’une fraction de l’étreignante émotion.

 

Schubert : Winterreise (Voyage d’hiver)

Joyce DiDonato (mezzo), Yannick Nézet-Séguin (piano). Erato, 0190295284145. À paraître le 23 avril.