Fins de cycle, façon Zeitouni, façon Nézet-Séguin

Le travail de Yannick Nézet-Séguin comportait quelques idées cruciales, comme une manière très raffinée de cerner la première note, suspendue dans l’air.
Photo: François Goupil Le travail de Yannick Nézet-Séguin comportait quelques idées cruciales, comme une manière très raffinée de cerner la première note, suspendue dans l’air.

Jean-Marie Zeitouni à I Musici, jeudi, et Yannick Nézet-Séguin avec l’Orchestre Métropolitain, samedi, ont tous deux bouclé une boucle musicale, mais dans des conditions radicalement différentes. Huis clos et webdiffusion pour l’un ; grande salle, projecteurs et public enthousiaste pour l’autre.

Où sont passées les fleurs ? Où sont passées les manières ? Où est restée la décence ? Avec Émotions à fleur de peau — Les élans passionnés de l’âme slave, Jean-Marie Zeitouni dirigeait jeudi dernier son concert d’adieu après dix ans passés à la tête d’I Musici. Dix ans où le chef québécois a relevé, puis consolidé le niveau d’un ensemble qui partait totalement à la dérive, a diversifié le répertoire avec la programmation la plus originale, variée, cultivée et inventive au pays. Ce concert, avec des partitions de Bartók, Gorecki, Vasks, Bytröm, Tchaïkovski et Veress, ne faisait pas exception.

Alors qu’il est possible d’accueillir du public au concert depuis le 26 mars, personne à I Musici n’a su saisir cette occasion pour offrir à Jean-Marie Zeitouni et ses musiciens le strict minimum : une présence de quelques oreilles et paires de mains pour applaudir leurs immenses et salutaires accomplissements.

Jean-Marie Zeitouni s’en est allé dans le silence des caméras qui tournent. La pandémie aura-t-elle donc tant déshumanisé la planète que personne n’a même songé à lui remettre un bouquet à la fin ? Musica dolorosa de Vasks : voilà une musique bien choisie en la circonstance. Il n’y avait sans doute pas encore de réduction chambriste de la Symphonie pathétique à programmer !

Le « faire-savoir »

Tout au long du concert, disponible jusqu’au 23 avril sur Livetoune, I Musici a répondu à son désormais ex-directeur musical avec concentration et une sorte de gravité résignée. Au rayon du post-mortem de ce mandat, l’une des questions sera : comment se fait-il que ces accomplissements artistiques majeurs n’aient pas été perçus à leur juste valeur ces dernières années ? Cette question-là ne s’adresse ni au chef, ni aux musiciens.

L’équipe qui n’encourt aucun reproche sur le « faire-savoir » est assurément celle de l’Orchestre Métropolitain. Le développement du rayonnement de l’institution accompagne la maturation musicale du chef et de son orchestre. Le cycle Brahms, qui s’achevait samedi avec la 4e Symphonie, nous a montré une fois encore, après la 2e Symphonie, que Brahms est un redoutable outil de développement d’une phalange symphonique et qu’il reste toujours du pain sur la planche. Le travail de Yannick Nézet-Séguin comportait quelques idées cruciales, comme une manière très raffinée de cerner la première note, suspendue dans l’air, ou d’enchaîner attacca des mouvements pour conférer à l’ensemble un caractère piaffant.

C’est en plongeant dans le 2e mouvement que tout l’orchestre s’est rassemblé autour de couleurs plus unifiées et d’une respiration plus commune. En effet, comme dans la 2e Symphonie, il y a trois semaines, le 1er volet de la 4e Symphonie posait un problème d’éparpillement dans la respiration collective (trompettes, mais pas seulement), de précipitation ça et là sur les fins de phrase. Ces petites inégalités montrent à quel point saisir en commun le pouls de Brahms est une tâche herculéenne.

Yannick Nézet-Séguin a eu la riche idée de proposer en première partie la Sérénade pour vents de Dvorak dans une interprétation remarquable des musiciens du Métropolitain, à la fois colorée et ronde. Admirable alliance clarinettes-cors au début du 2e mouvement et trio central (presto) d’une admirable mobilité, comme d’ailleurs tous les changements de tempo qui font la sève de cette partition. Mention spéciale pour le pupitre de cors mené par Louis-Philippe Marsolais, musicien exempté de 4e Symphonie de Brahms, ce qui s’est notamment ressenti dans les ultimes mesures du 1er mouvement.

Ce concert sera disponible en webdiffusion du 21 au 30 mai.