11es FrancoFolies de Spa - Garoumanie et Changofolie

La Chango Family, des Québécois libres comme des romanichels
Photo: La Chango Family, des Québécois libres comme des romanichels

Le grand gaillard de Sherbrooke règne sur l'Europe, et la Belgique est l'un de ses fiefs: 10 000 sujets l'ont reconduit samedi sur son trône, pendant qu'une belle bande de fous du roi propageait le plus beau des chaos dans ses plates-bandes.

Spa — La pile de vieux numéros de Paris-Hollywood me tentait en diable. À 2,75 euros l'unité, c'était déjà miraculeusement bon marché. Peut-être me ferait-on un meilleur prix encore pour le lot? La jeune fille appela sa mère, qui appela son mari. La collection avait été la sienne, évidemment: toutes ces pin-ups avaient meublé son adolescence. On marchanda peu: à 70 euros le tout, c'était donné. Et puis la dame engagea la conversation: «On l'aime bien, votre ami Garou!» Je souris, pensai que ce n'était certainement plus mon ami Garou depuis la critique du dernier album, mais ne dis mot. L'accent nous liait. Garou et moi ne pouvions qu'avoir écumé les boîtes «canadiennes» ensemble. La jeune fille renchérit: «Il est beau!» Le paternel en rajouta sur le talent, la voix, le côté «authentique». J'acquiesçai, pile en main. J'avais mes pin-ups, ils pouvaient bien aimer Garou.

Plus tard en ce mercredi matin, à la grande brocante de Malmédy, je songeai que personne n'avait parlé de Céline. Ni cette famille-là, ni les autres Belges qui, invariablement, spottaient en moi le Québécois au premier «a» un peu gras. En 14 ans de pérégrinations dans les festivals de chansons en Europe, c'était la première fois qu'on omettait ainsi la Dion. Je le constatais: ces jours-ci, l'Europe est à Garou. Hé, on ne peut pas être l'impératrice de Las Vegas et régner sur le reste du monde en même temps. À moins d'être René Angelil et gérer les DEUX carrières.

Trois jours plus tard, Garou fait son entrée dans la salle de conférence du nouvel hôtel Radisson SOS Palace, sourit aux gens des médias comme si c'étaient tous de vieux chums de Sherbrooke et se fait autant de nouveaux vieux chums qu'il y a de chaises occupées. On ne résiste pas à Garou. La preuve, il arrive de Nyon, en Suisse, où il a triomphé, et avant ça de Beyrouth, où il a triomphé itou. Pologne, Russie, République tchèque, l'un après l'autre les pays tombent. Blitz de charme qui n'a pas épargné la Belgique: après les tabacs au Forest National de Bruxelles, le passage aux Francos de Spa, fût-ce en tête d'affiche sur la grande scène de l'hôtel de ville, est simplement la confirmation d'une occupation en profondeur du territoire.

«Le public belge est le plus chaud qu'on connaisse», déclare-t-il le plus simplement du monde aux journalistes. Mesure du charme: on le croit. Il refera le coup sur scène: «C'est pas le plus beau public au monde, ça?» Oui, bien sûr. «Vous réagissez plus que les 40 000 à Nyon», ajoutera-t-il sans gêne. C'est fou: on l'a cru encore. Pas surprenant qu'il parvienne à défendre les tounes pop si tristement génériques de ses deux albums: en personne, il peut fourguer n'importe quoi à n'importe qui. Samedi soir sous le ciel des Ardennes, le Garou-show aura aligné bluettes sentimentales et rocks balourds sans que personne n'y trouve à redire, si subjugués étaient-ils tous par celui qu'on appelle ici «La Voix» (l'ancien surnom de Sinatra!). C'est tout juste si l'on sentait qu'il en met un peu plus dans ses récréations rhythm'n'blues de gars de club, plus que puissant en Joe Cocker (You Can Leave You Hat On) ou en James Brown (I Got You (I Feel Good)). À la une du Francoscoop, journal-maison du festival, la photo illustrant le spectacle le montrera la main sur le coeur, visiblement ému. Même moi, je craque.

Partout, tout le temps, la Chango Family

Avant Garou, pendant Garou, après Garou, se contrefichant de Garou comme de tout ce qui est le moindrement prévisible, il y a aussi eu la Chango Family. Québécois libres comme des romanichels, Lundo et les siens se sont promenés la semaine durant à travers Spa, offrant spontanément des spectacles dans toutes les rues et places où il y avait du monde. Et comme il y avait du monde partout, tout le temps, ils ont joué, chanté, pétaradé et paradé pour ainsi dire sans discontinuer. Six spectacles étaient inscrits à leur agenda, cinq dans l'un ou l'autre des «Bars en folie» (belle formule mettant les cabaretiers à contribution dans tout Spa), le sixième sur la scène plus officielle du Village Francofou. Ce qui faisait six fois la Chango Family pour une seule fois Vénus 3, autre groupe québécois, néo-punk celui-là, programmé en après-midi devant pas grand monde au Village. Ce n'était pourtant pas assez pour ces irrépressibles fêtards de la Family: à géométrie variable selon le lieu et les conditions, jouant en petite formation acoustique ou en big band rentre-dedans, la Changofolie prit allure d'épidémie... avec la bénédiction de Charles Gardier, patron du festival. Belle flexibilité. Et belles bringues à la manière Chango, tous mélanges tentés, toutes audaces permises.

De fait, le séjour à Spa de la Family est simple étape d'une sacrée virée d'un mois à travers l'Europe, de Paris à Montreux et de Spa à Barcelone et jusqu'en quelque part en Bretagne, tournée entièrement fomentée par la troupe, bel exemple d'initiative et de débrouillardise. Se faire voir et revoir, entendre et réentendre, se manifester le plus festivement possible de tous bords tous côtés, et récidiver, récidiver, récidiver, voilà le truc, bien compris par Lundo et cie. Pas moyen pour les nouveaux fans européens d'oublier la Chango Family: le retour est déjà certain, des engagements déjà pris. Bonheur des excessifs: ceux qui en ont eu beaucoup en redemandent.

Quelques bons Belges en bagage

La Chango Family l'aura démontré: tous les moyens sont bons pour s'exporter, et il ne manque pas d'avenues autres que l'autoroute à Garou. Il y a surtout cette confrérie de festivals et des gens qui les fréquentent, médias autant que professionnels, qui fonctionne sur le principe de l'incitation réciproque et du plaisir partagé. On vous donne l'occasion de découvrir ce qui se passe chez les autres, et puis, inévitablement, on découvre. Dans un festival de chansons ayant lieu en Belgique, normal, on découvre des artistes belges. Et si on est un programmateur comme Alain Chartrand, directeur artistique du Coup de coeur francophone, on agit. On discute, on recrute. Cela amènera de bons Belges, novembre venu, au prochain Coup, à commencer par l'extraordinaire Carton, sorte d'homme-batterie doublé d'un homme-orchestre électronique, avantageusement remarqué ici par tous. Il rapportera aussi en bagage le groupe électro-pop Starving, ainsi que la gagnante du Prix québéco-belge Lelièvre-Rapsat, Karin Clercq.

Chartrand n'est pas seul à s'agiter. Le Festival d'été de Québec, qui a ses antennes partout, présentera probablement en 2005 le spectacle collectif BelgoMania créé cette année par les Francos de Spa, ralliement des gloires locales que sont Philippe Lafontaine, Marka et Jeff Bodart. Et dès la semaine prochaine, les FrancoFolies de Montréal accueilleront le «posse» hip hop belge Starflam et la bassiste, chanteuse et ex-Zap Mama Manou Gallo.

Il y a aussi le journaliste en goguette qui a ses chouchous et les téléporterait illico dans une salle près de chez vous. Cette Cloé du Trèfle aperçue en lever de rideau de Stephan Eicher, par exemple, belle timide dans la tête de laquelle poussent de drôles d'idées pas toujours en fleurs. Ou alors le Carton susmentionné, drôle de bibitte aussi, quasi schizo au civil, explosif sur scène. Je reverrais bien aussi la marmaille de Scala, fascinante chorale de très jeunes filles qui reprend du Nirvana, du U2 ou du Mass Hysteria en versions a cappella, si délicatement et si joliment que les mélodies semblent n'avoir jamais été portées par les riffs de guitare, la rage des chanteurs et les décibels des amplis.

Chose certaine, on aura droit à l'«ultime tournée mondiale» du dénommé Léon Ferdinand, autre Belge pas banal, énergumène à poil long de la scène trad. Mais pas tout de suite. On l'a en effet engagé pour les célébrations de... Québec 2008. En attendant, au moment où j'écris ces lignes, Corneille monte sur la grande scène Pierre-Rapsat, en «vedette américaine» de la soirée de clôture Faudel-Maurane. Avec un peu de chance, j'attrape un bout de son concert, et on en reparle avant ses deux soirs aux FrancoFolies de Montréal. De continent en continent, la folle fête de la chanson française continue.

Sylvain Cormier est l'invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.