Festivals - La fulgurance de Dvorák

Le programme marathon composé par Yannick Nézet-Séguin et le Festival de Lanaudière en l'honneur de Dvorák n'avait pas attiré une foule considérable vendredi, temps incertain oblige. Il faut cependant signaler la qualité d'attention et de respect de la musique qu'a manifestée cet auditoire silencieux et concentré, qui dégusta avec plaisir ces deux heures de musique.

On pouvait craindre le surmenage estival pour Yannick Nézet-Séguin, entre les concerts populaires, les deux programmes orchestraux de Lanaudière, le récital Mozart avec Suzie LeBlanc, la création d'une oeuvre aux Mercredis de l'orgue et les préparations du Wozzeck d'Orford (à venir les 8 et 10 août). Cette hyperactivité n'eut heureusement aucune conséquence pour le concert de vendredi, enthousiaste, enlevé et brillant. On passe sur quelques frottements quant à la justesse de l'orchestre (violons, cors, par exemple) et quelques traits peu nets; ce n'est pas du tout ce que l'on retient de la soirée, tout comme l'accompagnement bâclé de l'OSM dans le 3e mouvement du 1er Concerto de Rachmaninov, le 2 juillet, n'est pas ce que l'on retient de ce concert-là.

Reine d'un soir et, espérons-le, reine de nombreux futurs concerts à Montréal, Emmanuelle Bertrand assure crânement sa «prise de rôle» dans le Concerto pour violoncelle, avec une magnifique sonorité, riche et ample, qui passe bien l'orchestre et présente des nuances piano et mezzo-forte très nourries. Cela nous vaut un 2e mouvement d'une grande sensualité sonore et pourtant d'une superbe sobriété expressive. Attentive, sensible et fine d'esprit, Emmanuelle Bertrand, excellemment accompagnée par un Yannick Nézet-Séguin très engagé (quelle fin!), clarifie le texte d'un certain nombre de surcharges expressives et de ralentissements hors de propos, qui ont fait les délices de Rostropovitch mais qui n'ont pas grand-chose à voir avec la partition de Dvorák. Elle peut aller encore beaucoup plus loin, notamment dans le finale, où toutes les séquences «ritardando»-«in tempo» prennent plus de sens si l'on suit une pulsation générale immuable dans les sections «in tempo». C'est là que l'interprétation d'Emmanuelle Bertrand pourra se bonifier: en opposant encore plus d'intransigeance rythmique à toutes les scories de la tradition, son Dvorák deviendra fulgurant.

La soliste obtiendra alors l'effet que Yannick Nézet-Séguin et l'OM ont atteint dans une 6e Symphonie que je ne suis pas près d'oublier: voilà la musique que j'aime, prise à bras-le-corps, avec souffle et enthousiasme. On pourra objecter que les «non tanto» et autres «poco piu» ont été balayés par la bourrasque, mais qu'importe: c'est comme cela que l'on montrera à tous que la musique est vivante, qu'elle concerne toutes les couches sociales et tranches d'âge de la population, car elle est l'expression d'une recréation extemporanée par une communauté solidaire et exaltée qui s'unit et se transcende à travers l'Art. Il ne manquait qu'un timbalier enthousiaste et donnant plus de carrure au discours (la timbale guimauve mezzo-forte dans Dvorák, ce n'est pas trop ça!) pour parachever le triomphe de cette vision énergique et tendre (Adagio), aux rythmiques carrées (Furiant) et aux codas explosives (1er et 4e mouvements).

Catherine Cho remplaçait Karen Gomyo pour le Concerto pour violon en ouverture de concert. Une prestation méritoire, d'une sonorité claire et d'une belle musicalité, avec, çà et là, quelques notes qui dérapent et une fin vraiment manquée (au violon comme à l'orchestre). Présentable, certes, mais assurément pas au niveau du reste de la soirée.