L’ultime miracle de Kent Nagano

Kent Nagano  a choisi  la thématique  de l’amitié,  une valeur qui, en temps  de pandémie,  a été capitale selon lui.
Antoine Saito Kent Nagano a choisi la thématique de l’amitié, une valeur qui, en temps de pandémie, a été capitale selon lui.

Samedi soir, Radio-Canada retransmettait sur ICI Télé à 20 h un concert intitulé Kent Nagano et l’OSM, les retrouvailles. Bien plus que musical, l’événement était télévisuel : cette stupéfiante soirée, qui préservait l’intégrité de la musique, rompait avec une ligne éditoriale en cours depuis plus de 15 ans. Même s’il n’a pas eu son départ en grande pompe, ou peut-être parce qu’il ne l’a pas eu, Kent Nagano a accompli une forme de miracle.

L’ouverture Les Hébrides de Mendelssohn et la 2e Symphonie de Schumann sur ICI Télé un samedi soir à 20 heures, diffusion dédoublée sur ICI Musique, c’est déjà un accomplissement. Or, on n’ose le croire : la symphonie de Schumann n’a pas été interrompue par le moindre écran publicitaire. La chose est normale en soi, mais on n’osait la croire possible après la cuisante expérience de la Symphonie pastorale de Beethoven par l’Orchestre Métropolitain à Radio-Canada le 12 octobre 2020, saucissonnée après chaque mouvement, y compris ceux (la transition entre L’orage et L’Action de grâce) qui s’enchaînent sans coupure.

Un parfait désamour

Ce que nous avons vu samedi, une sorte de « Beau dimanche » à l’ère de la pandémie, est presque incroyable : un concert « normal », filmé « normalement », alors que, malgré la présence charismatique de Kent Nagano, en poste depuis 2006, la musique classique n’avait trouvé même durant son mandat qu’une place rarissime sur les écrans au prix de concessions parfois humiliantes.

Il faut donc rappeler ici que la réunion historique de l’OSM et de l’OM pour le 375e anniversaire de Montréal n’a abouti qu’à un « show » télévisé où nos deux phalanges symphoniques ont servi de faire-valoir à des vedettes de la chanson, avec quelques pièces classiques en forme d’alibi. On se souviendra aussi que, pour l’inauguration de la Maison symphonique, la 9e Symphonie de Beethoven avait été jugée trop longue et trop rébarbative et que seul le Finale avait été diffusé, visuellement habillé par des artistes de cirque pour rendre la musique moins indigeste.

De plus, dès que de la musique classique était télédiffusée, il fallait en faire un « happening visuel », comme si la défiance envers le substrat dominait toute autre considération. Le grand ordonnateur des tournages censés devenir des spectacles en eux-mêmes était Jocelyn Barnabé avec ses caméras tournoyantes et ses éclairages rouges et bleus. Son fait d’armes le plus caractéristique : Le Messie de Händel à la basilique Notre-Dame en 2010 : 87 plans, dont 25 en travelling ou en zoom, pour 200 secondes de l’Hallelujah, soit une découpe toutes les deux secondes et trois dixièmes !

C’est par l’entremise des Contes de Noël de Fred Pellerin que Kent Nagano a pu amener de la musique dans des conditions décentes à la télévision. Et encore : des bribes, en habillage de quelque chose de plus important…

Un ballon d’essai ?

Ce que nous avons vu samedi tenait donc quasiment de l’invraisemblable : la diffusion par Radio-Canada d’un concert tel qu’on les voit en webdiffusion à l’OSM, avec la réalisation de type OSM, soit un rythme de découpage qui calque celui de la musique, pas de caméras girafes, peu de travellings. Par rapport aux autres concerts (webdiffusés) de la série Nagano, les éclairages ont été rehaussés et la colorimétrie entre les caméras, égalisée. Seul bémol, mais possiblement lié au diffuseur : un son plus diffus, coloré et ramolli, manquant de tonus et de brillant (comme si un codage malvenu avait été appliqué à la captation sonore de base), phénomène patent à l’arrivée de la publicité entre l’ouverture de Mendelssohn et la symphonie de Schumann.

Musicalement, des quatre concerts enregistrés par Kent Nagano en mars, celui-ci était le plus peaufiné, celui dégageant le plus de foi, d’élan et d’envie, et témoignant aussi de la plus belle finition orchestrale. Kent Nagano avait choisi la thématique de l’amitié (entre Mendelssohn et Schumann), une valeur qui, en temps de pandémie, a été capitale selon lui.

D’après les informations obtenues par Le Devoir dimanche, ce programme était le souhait profond de Kent Nagano, et Radio-Canada n’a pas cherché à l’infléchir outre mesure. Il n’a pas été possible de savoir à quel stade il a été décidé que le concert serait à l’abri de coupures publicitaires intempestives nuisant à l’intégrité du message musical. Nous verrons s’il y a un respect durable regagné envers la musique lors de la diffusion, le vendredi 16 avril à 19 h sur ICI Télé, de la Symphonie pastorale de Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain sur le mont Royal. Sera-t-elle cette fois débarrassée des coupures insensées ?

Nous n’avons pas pu savoir auprès de Radio-Canada, dimanche, si la formule d’une diffusion régulière plus traditionnelle de concerts est à l’étude ou s’il s’agissait d’une soirée unique. S’il s’agissait d’un ballon d’essai, on admirera l’intégrité totale de Kent Nagano, qui n’a rien sacrifié à l’envie d’être écouté en programmant Mendelssohn et Schumann. Mais l’arme est à double tranchant. En cas de cuisant échec d’audience, on reprochera le risque pris par rapport à une programmation avenante, intègre mais populaire de type Apprenti sorcier-Arlésienne-Boléro.

Par chance, le Canadien a joué assez mal samedi pour drainer quelques spectateurs vers d’autres chaînes. Pourquoi pas un concert classique ?
 



Une version précédente de ce texte, qui mentionnait «la cuisante expérience de la Symphonie pastorale de Beethoven par l’Orchestre Métropolitain sur Télé-Québec», a été modifiée.

 

À voir en vidéo

Kent Nagano et l’OSM, les retrouvailles

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