Les préludes de Chopin, échos hantés d’une pandémie

Le pianiste québécois Charles Richard-Hamelin
Photo: Julien Faugere Le pianiste québécois Charles Richard-Hamelin

Le pianiste québécois Charles Richard-Hamelin fait paraître le vendredi 9 avril un nouveau disque Chopin couplant les 24 préludes et l’Andante spianato et Grande polonaise brillante. À travers une vision sombre et creusée, il fait sa marque dans un cycle pourtant très souvent enregistré.

« J’ai opéré une réflexion assez forte sur ces pièces-là. Certains pianistes plus instinctifs se perdent dans les préludes. Mon travail dans les préludes était particulièrement ardu. C’est l’une des œuvres les plus difficiles à interpréter de Chopin, et pour toutes les raisons possibles : certains préludes sont aussi difficiles que les études et il y a carrément des énigmes », nous dit Charles Richard-Hamelin.

Parmi les principaux mystères musicaux, le pianiste cite le 19e prélude en mi bémol, « qui requiert des mains très grandes pour que le pianiste se sente confortable et qui doit sonner aisé et coulant. Si cela commence à avoir l’air laborieux on a manqué le bateau complètement » !

Ombres et lumières

Si nous avons voulu parler à Charles Richard-Hamelin de son disque, chose inaccoutumée, c’est parce qu’après audition, le parcours semble si personnel, fort et intéressant, si creusé, avec des aspects menaçants, fantomatiques, des ombres et des lumières à la Carl Dreyer, qu’un dialogue sur les aspirations ou les sources d’inspiration du pianiste nous semblait plus enrichissant qu’un simple commentaire critique.

Tout comme on admire la superlative subtilité de l’Andante spianato en complément, on aurait pu déployer des réflexions sur le tempo des deux premiers préludes, sur la différenciation du poids des accords dans le 18e ou sur la puissance de la main gauche en soubassement continu du 22e.

Charles Richard-Hamelin entérine notre perception des choses. Oui, il a bien voulu ce parcours hanté : « Ce sont les abîmes les plus sombres que l’on trouve dans certains préludes. »

Sa vie avec cette œuvre est sortie de l’ordinaire. « D’habitude j’ai un programme de récital que je joue 30, 40 ou 50 fois avant d’enregistrer. Là, à l’été 2020 [le disque a été enregistré en décembre] je n’ai pas eu l’occasion de jouer les 24 préludes en concert. Le travail qui se développe dans les concerts, tout le cheminement, a été remplacé par du temps à la maison à scruter la partition et à faire un survol de la discographie. C’est un travail très différent qui se prêtait bien à cette œuvre, d’autant qu’en pandémie, il a eu des hauts et des bas, beaucoup d’incertitudes et de pression. Ces préludes parcourent le spectre des états psychologiques que l’on peut traverser et c’est ce que je voulais explorer. »

Considérant que Chopin s’est chargé de l’unité du cycle par les liens de tonalités et la récurrence de certains motifs, Charles Richard-Hamelin s’est intéressé au « côté Schumann, sans préparation », de chaque prélude, avec pour défi de trouver « dès la première note, le caractère et le son ».

Parmi les interprétations qui l’ont captivé, le pianiste cite la première version d’Alfred Cortot, pour « la rhétorique, le timing, la liberté », mais aussi celles de Rubinstein, Moravec, Pollini et Argerich, même si « le sens du rubato d’Argerich lui est totalement propre ».

Si l’on remarque une affinité d’esprit avec certains choix du remarquable Eric Lu ce n’est pas un hasard : « C’est un ami. Il m’a envoyé ses préludes enregistrés pour Warner. La prise de son est incroyable. J’aime ce jeu qui prend son temps et sa sonorité qui chante tout le temps. Sa version a influencé le son de mon album », admet Charles Richard-Hamelin, qui considère qu’au bout du compte « les enregistrements nourrissent le subconscient ». Il les écoute pour se laisser « surprendre par des décisions et des choix ».

Le pianiste se prépare désormais à affronter le cycle en concert, un exercice différent, même si sur le fond, la réflexion poussée ayant été faite, rien ne changera vraiment.

Chopin

Les 24 Préludes. Andante spianato et Grande polonaise. Analekta AN 29148. Parution le 9 avril 2021.