Le passé recomposé par Cédric Dind-Lavoie

Dans son album <i>Archives</i>, Cédric Dind-Lavoie voulait mettre en valeur l’héritage qu’ont laissé les interprètes de musique traditionnelle québécoise et les folkloristes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans son album Archives, Cédric Dind-Lavoie voulait mettre en valeur l’héritage qu’ont laissé les interprètes de musique traditionnelle québécoise et les folkloristes.

C’est la surprise musicale québécoise de la saison : Archives, second album solo de Cédric Dind-Lavoie, compositeur, contrebassiste jazz de formation, passionné par la musique d’Afrique de l’Ouest et la mouvance néoclassique façon Nils Frahm, influence avouée de son premier disque, 88, paru en 2018 sur la discrète étiquette britannique Preserved Sounds. Cédric Dind-Lavoie a imaginé de nouvelles orchestrations de cordes et de piano pour habiller des chansons de notre folklore enregistrées il y a près de soixante-dix ans. Ces voix d’un autre siècle, magnifiées par le souffle moderne des musiques du compositeur, sont d’une saisissante beauté.

Cédric Dind-Lavoie insiste sur le fait qu’il n’est pas un spécialiste de la musique traditionnelle québécoise. Il ne se considère pas non plus comme un musicien trad, même s’il a appuyé sur scène le trio Bon Débarras et réalisé un de ses albums. « Je me considère d’abord comme un accompagnateur », notamment au sein du jazz expérimental MISC pendant deux ans, « une expérience qui a influencé pas mal de choses dans ma démarche par la suite. Or, dans mon travail, je m’inspire du langage de la musique traditionnelle. Je suis aussi un grand amateur de musique ambient ; l’exercice que j’ai voulu faire, c’était de voir jusqu’à quel point on pouvait marier les deux, la musique traditionnelle et la musique ambient ».

Un ami lui en a donné l’idée, sous la forme d’un vieux 33 tours sans doute paru au début des années 1960 et intitulé Acadie et Québec — Les archives de folklore de l’Université Laval. Pas exactement une rareté : on le déniche encore assez souvent dans les bazars et les sous-sols d’églises, avec sa pochette illustrée par une carte maritime ancienne. Il s’agit d’une collection d’enregistrements de chansons traditionnelles colligée par le compositeur, archiviste et professeur d’ethnomusicologie Roger Matton.

« Peut-être que je me trompe, mais je crois comprendre que ce disque a été très important pour beaucoup de gens qui ont, grâce à lui, eu envie de s’intéresser à ce répertoire, explique Cédric Dind-Lavoie. Sauf erreur, c’était la première fois que ces archives sonores étaient rassemblées sur un disque accessible à tous ; en écoutant les pièces, j’ai été ému d’entendre ces voix. Et c’est un peu par déformation professionnelle, mais lorsque j’entends une chanson toute nue, a cappella, j’ai tendance à m’imaginer quel genre d’accompagnement je pourrais écrire. »

Il a fait un premier test avec la chanson Par un dimanche au soir, « avec la voix de Jeanne Savoie, mais en fait, sur le disque, on la nomme Madame Georges Légère, c’était son mari. À partir de cet enregistrement, j’ai pris un instrument, j’ai essayé de l’accompagner, de trouver des accords, tout en respectant mon objectif, celui de garder intacte le plus possible l’archive sonore originale. Et puis, j’ai essayé avec un deuxième, sans vraiment penser en faire tout un disque. Mais plus je travaillais l’idée, plus je comprenais qu’il y avait de la matière  ».

Plusieurs des chansons qui se sont retrouvées sur mon album sont en fait très connues dans le milieu de la musique traditionnelle au Québec. Mon objectif était plutôt de rendre hommage à ces interprètes, des gens qu’on ne voyait pas vraiment sur une scène à l’époque.

Et comment : ce disque est une réussite. La lutherie employée par Dind-Lavoie n’est pas tellement étrangère à l’univers des musiques folkloriques québécoises (notamment l’accordéon, la guitare, le violon et la mandoline, ces deux derniers joués par Marie-Pierre Lecault, de Bon Débarras), mais la manière dont ces instruments sont employés évoque davantage la musique contemporaine que le trad. La musique d’Archives est familière, mais ainsi recontextualisée par la vision contemporaine des orchestrations, elle nous permet d’entendre autrement notre passé. « Plus j’écoute ces vieilles chansons, mieux je comprends qu’elles fonctionnent avec leurs propres codes et qu’elles présentent beaucoup plus de subtilités qu’il n’y paraît », assure-t-il.

L’apparition sur ces orchestrations sophistiquées des voix éraillées des interprètes, avec leurs accents de la ruralité d’une autre époque, prend aux tripes. Cet effet d’anachronie musicale n’est pas nouveau. Moby, par exemple, l’a utilisé à bon escient dans son célèbre album Play (1999). La démarche de Dind-Lavoie rappelle plutôt la puissante Jesus’ Blood Never Failed Me Yet (1971), composition pour petit ensemble et magnétophone du Britannique Gavin Bryars : des orchestrations de cordes et de cuivres s’élèvent derrière la voix d’un sans-abri londonien chantant une prière, laquelle est passée en boucle du début à la fin de l’œuvre. « Le fait d’utiliser l’archive sonore comme matière première, plutôt que d’en faire une réinterprétation, fait le pont avec la musique ambient, simplement grâce au grain dans l’enregistrement, et les caractéristiques sonores de ces enregistrements ajoutent une dimension intimiste, presque électroacoustique » à l’album, estime le compositeur.

« Les ensembles de musique traditionnelle au Québec font un travail remarquable en dénichant des chansons méconnues du répertoire, ajoute Dind-Lavoie. Ce n’était pas mon objectif. D’ailleurs, j’ai compris durant le processus que plusieurs des chansons qui se sont retrouvées sur mon album sont en fait très connues dans le milieu de la musique traditionnelle au Québec. Mon objectif était plutôt de rendre hommage à ces interprètes, des gens qu’on ne voyait pas vraiment sur une scène à l’époque. » Des musiciens amateurs, la mémoire alors vivante d’un répertoire sauvé de l’oubli par des folkloristes tels que Roger Matton, Simonne Voyer et Luc Lacourcière, qui sont allés à leur rencontre avec leurs enregistreuses portatives.

« En écoutant ces archives, j’ai l’impression de me retrouver dans leurs maisons, dans leur intimité, je me sens presque voyeur. Ce sont des voix tellement authentiques… c’est ça que je trouve touchant. Je voulais mettre en valeur la qualité de ces interprètes, ainsi que le travail des folkloristes qui, à une époque où il n’y avait à peu près rien d’archivé, sont allés sur le terrain pour recueillir ces chansons, ce qui a dû représenter une somme de travail colossale. C’est à toute cette démarche que je rends hommage. 

Archives

Cédric Dind-Lavoie, à paraître le vendredi 9 avril sur l’étiquette Corne de brume