Les 25 ans (ou quelque chose comme ça) des Cowboys Fringants

L’heure est au bilan pour Les Cowboys Fringants, alors que «L’Amérique pleure – Le film» prend maintenant le chemin des salles obscures. Mais les comparses n’en perdent pas leur sens de l’humour pour autant.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’heure est au bilan pour Les Cowboys Fringants, alors que «L’Amérique pleure – Le film» prend maintenant le chemin des salles obscures. Mais les comparses n’en perdent pas leur sens de l’humour pour autant.

Les Cowboys Fringants célèbrent-ils en 2021 leur 25e anniversaire ? C’est compliqué. « On a trois dates d’anniversaire », explique le bassiste Jérôme Dupras. En 1995, le chanteur Karl Tremblay et le guitariste Jean-François Pauzé écrivent leurs premiers refrains. Puis le duo vit son baptême de la scène à la brasserie La Ripaille de Repentigny, en 1996, peu après quoi se joignent tour à tour à eux la violoniste Marie-Annick Lépine, Dupras et le batteur Dominique Lebeau (qui accrochait son chapeau en 2007).

En 1997, le groupe lance sa première cassette — un choix de format qui ne tenait pas du clin d’œil ironique, mais bien d’une réelle absence de moyens. « On a quand même appelé ça 12 grandes chansons — y compris le grand succès Gaétane ! — alors qu’on n’avait jamais fait de musique de notre vie », s’exclame Karl, effaré par la fausse arrogance — mais arrogance quand même — des jeunes trublions qu’ils étaient. Dans la salle de conférence au sous-sol du quartier général de l’étiquette La Tribu, le grand gaillard rit fort et hoche de la tête, à la fois fier et incrédule que la blague — qui n’en est plus qu’une — dure encore vingt-cinq ans plus tard (ajoutez ou enlevez une année).

Les Cowboys n’avaient pourtant pas de plan précis au calendrier pour souligner leur improbable longévité, outre celui de continuer de mettre en joie les planchers de danse partout dans les salles du Québec et de la France, où ils devaient poursuivre la tournée inspirée de leur dixième album, Les antipodes (2019). Puis frappa la pandémie, qui transforma les longues journées du printemps dernier en belles occasions de faire le ménage de leur grenier et de regarder dans le rétroviseur, au nom du bon vieux temps, de l’effort soutenu et du bonheur de leurs fans fervents.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Les nuits de Repentigny, paru en surprise le 13 mars dernier, réunit ainsi 23 chansons inédites, rejetées de l’alignement final de leurs précédents disques ou tout simplement pas finies à temps, qui viendront désormais gonfler le répertoire du prolifique Jean-François Pauzé, frôlant les 160 titres.

Au programme : des ritournelles parodico-loufoques comme les Cowboys en créent désormais rarement, quelques jolies trouvailles tirées des archives des auteurs-compositeurs sous-estimés que sont Marie-Annick et Karl et des jinglespublicitaires vantant des commerces de la MRC de l’Assomption, comme le Pizza Barbas, où JF a été livreur (« À l’époque, je gérais le groupe et ma pagette sonnait tout le temps, fallait que j’aille dans la cabine téléphonique en avant et mon boss haïssait ça ! ») et le Vidéo de la Pointe, où Karl n’a jamais été élu employé du mois.

Minute nostalgie : « Je me rappelle que Karl refusait d’abonner [créer un dossier pour un nouveau membre] après neuf heures le soir, lance JF. C’était son règlement à lui et évidemment, sa boss n’était pas au courant. » Karl se défend : « Ça, c’est parce que je m’étais fait avoir par un dude qui était venu tard, qui s’était abonné avec le nom d’un homme mort de la Nouvelle-Écosse et qui n’avait jamais ramené les cassettes. » JF, sur le ton du reproche : « T’avais pas appelé ses deux références ? » Karl, faussement agacé : « Ben non, je n’avais pas appelé ses deux références ! Et à partir de ce moment-là, je me suis dit : “C’est fini, je ne vais pas me faire avoir deux fois, je n’abonne plus après neuf heures. » Il n’était plus tout à fait clair, à ce stade de la conversation, si les deux amis se souvenaient de la raison — accorder une entrevue — pour laquelle ils étaient réunis cet après-midi-là.

Le vrai monde

L’heure est au bilan donc pour Les Cowboys Fringants, alors que L’Amérique pleure – Le film, lumineux long métrage musical de Louis-Philippe Eno d’abord mis en ligne pendant les Fêtes, prend maintenant le chemin des salles obscures. Dans divers décors inusités — en forêt, dans un champ de maïs, autour d’une tente-roulotte, sous un pont couvert — les quatre camarades et leurs musiciens entonnent des chansons pour la plupart pigées dans la portion la plus sombre de leur catalogue peuplé de personnages aux yeux cernés, mais qui se tiennent debout face au vent.

De beaux poqués fragilisés par la violence de la routine, la rigueur du 9 à 5 et la peur d’avoir trahi leurs idéaux de jeunesse, comme l’alcoolo repenti de Pizza Galaxie et le camionneur aux abois de L’Amérique pleure, chanson de l’année au plus récent Gala de l’ADISQ et dans le cœur de bien des gens.

Comment Les Cowboys Fringants sont-ils parvenus à rester aussi près des préoccupations de ceux et celles qui, comme vous comme moi, forment ce que l’on appelle communément le “vrai monde” ? Karl répond comme on énonce une évidence : « Si on est proches du vrai monde, c’est peut-être parce qu’on est du vrai monde ! Si tu commences à jouer une game, un, ça s’essouffle, et deux, en demander pis en demander toujours plus, ça finit par être éreintant pour les gens autour de toi pis là [Il prend la voix emphatique du narrateur d’une Musicographie], t’es obligé d’aller consulter pour essayer de te retrouver en faisant une thérapie et une désintox. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Marie-Annick poursuit plus sérieusement : « Mettons qu’on avait accepté tous les talk-shows en 2003, quand tout le monde nous voulait, après Break syndical [l’album qui les a révélés au grand public], peut-être que ça aurait changé l’image que les Cowboys ont aujourd’hui. Quand tout le monde te reconnaît partout où tu vas, ça doit changer quelque chose à l’intérieur de toi, parce que le regard des autres changent. »

Son visage s’éclaire. « Je me rappelle à Woodstock en Beauce en 2010, on était la grosse tête d’affiche, et des membres de l’équipe technique nous avaient envoyés dans le mauvais chemin. On voulait se rendre à la scène et on avait fini dans la bouette, dans la foule. Ils ne savaient pas que c’était nous, les Cowboys ! Tu ne peux pas te prendre pour un autre quand des choses comme ça arrive. »

Les Cowboys Fringants demeurent d’ailleurs parcimonieux dans leurs apparitions télé et n’ont toujours jamais participé à Tout le monde en parle, malgré les invitations renouvelées, pour aucune autre raison, vraisemblablement, que leur inconfort à se trouver sous d’aussi puissants projecteurs.

En 2004, le groupe avait préféré participer aux Quilles à TQS (le lendemain d’une nuit sur la corde à linge, confie JF) qu’à La Fureur, un moment marquant pour de nombreux jeunes admirateurs (l’auteur de ce texte inclus) qui avaient vu dans ce choix une irrévérencieuse grimace adressée à un show-business qui javellise tout. « Vous voyez », lance Karl en s’adressant aux trois autres. « Je l’ai toujours dit que ça finirait par être payant, les Quilles à TQS. » Il ajoute, comme en se remémorant un souvenir impérissable : « Les Quilles à TQS, ça, on y retournerait n’importe quand. »

Les nuits de Repentigny // L’Amérique pleure – Le film

Les Cowboys Fringants, La Tribu // En salle le 9 avril