Vincent Vallières au «je» et au «nous»

Être honnête, voir non sans fierté ce qu’il a accompli, afficher défauts et démons, se demander quel sens donner aux années qui viendront, tout en exerçant ce qu’il appelle une «bienveillance ordinaire», c’est tout Vincent Vallières, fragile et solide à la fois.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Être honnête, voir non sans fierté ce qu’il a accompli, afficher défauts et démons, se demander quel sens donner aux années qui viendront, tout en exerçant ce qu’il appelle une «bienveillance ordinaire», c’est tout Vincent Vallières, fragile et solide à la fois.

On se voit, par écran interposé. Vallières chez lui. Le coin bureau, littéralement : il est dans l’angle de deux étagères. À sa droite, des livres. À sa gauche, des disques : pas les vinyles, qui ont leur belle place ailleurs. Les audionumériques. On est dans la section pratico-pratique, à portée de la main, le CD est fait pour ça. Vincent Vallières, sous sa casquette, n’attend pas que l’entrevue démarre : il va aux nouvelles. « Comment ça va, le moral ? » La question ne s’adresse pas qu’à l’interlocuteur. La fenêtre qu’ouvre l’application Zoom pourrait être diffusée sur toutes les plateformes, et le souci de l’autre inclure tous les humains au sens large, y compris celui qui pose la question. Comment on va, tous nous autres, un an plus tard ?

C’est comme dans la chanson intitulée Heille Vallières, qui ouvre l’albumToute beauté n’est pas perdue. « La beauté qui dort / La vois-tu encore ? / La vois-tu encore Vallières ? » Vallières se parle et nous parle en même temps. Une manière de dire, individuellement et collectivement : sommes-nous encore perméables, ouverts, disponibles, dans nos cœurs, entre nos murs, à travers les écrans, dans notre coin bureau ? « Je trouvais ça risqué, au départ, me nommer. Les gens vont-tu penser que je suis un esti d’égocentrique ? »

Mais non, l’a-t-on rassuré. Il n’est pas Jerry Lee (Lewis), qui se nomme dans presque toutes les chansons, les siennes et celles des autres. « Je pense pas à toi, lui a-t-on dit, je pense à moi. » Le titre pourrait être à compléter soi-même : Heille (insérez votre nom ici). « J’ai pensé à Gérald Godin, à son poème T’en souviens-tu, Godin ? [Les Botterlots, 1993] : quand il se demande s’il se souvient des “mal pris”, c’est mon humanité à moi que je mesure, à travers ses mots. »

« Heille Vallières, c’est une façon d’engager le dialogue. Avec soi-même, mais sur un disque. Tu te jauges, mais publiquement. T’essayes de faire le ménage à maison, avant d’aller dire au voisin quoi faire. » Mais on se reconnaît forcément, entre voisins. À toutes époques. Quand Godin parle en 1993 « des trop vieux pour travailler / qui sont trop jeunes pour la pension », il pourrait bien s’agir de tous ces artistes privés de scène, voire de tous ces gens privés de métier, au gré des vagues et des variants de virus. « J’ai fait une couple de petits shows en solo pendant le petit relâchement de la pandémie, juste assez pour me rappeler à quel point on vit pour ça, pour être ensemble, rire ensemble, être émus ensemble. »

L’encyclopédie vivante, le poète et le chansonnier

Juste assez pour constater que ses chansons, d’hier à aujourd’hui, tiennent la route. Et mériteraient de faire encore du chemin. « J’ai pu le vérifier dans les petits shows : je prends une chanson de 2010, ou de 2003, et elles disent vrai, encore. La pandémie aura au moins servi à ça : me rendre mieux compte de ce que je sais faire. Bien raconter une histoire en chanson, c’est mon centre. Je suis pas mal unidimensionnel. Je sais faire une affaire. Je suis pas vraiment multi-instrumentiste comme Andre Papanicolaou. »

Andre, dit Business Dre, est le grand complice musical de Vallières. C’est lui qui, plus que jamais pour Toute beauté n’est pas perdue, traduit en sons les intentions, lui qui suggère. « C’est une encyclopédie vivante de l’histoire du rock, il connaît toutes les guitares, tous les riffs, face A, face B. Il sait ce que ça prend à chaque chanson. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le chanteur Vincent Vallières

« Je ne suis pas non plus un grand poète ni un philosophe, continue-t-il. Martin Léon [qui assure la direction artistique] a cette sensibilité poétique, il entend les choses autrement. Et moi je suis entre Martin et Andre. J’assume d’être juste ça : storyteller qui cherche à communiquer les sentiments, les souvenirs, les découragements, les espoirs, le plus simplement possible. C’est une ressource infiniment renouvelable. »

À la manière d’un Springsteen avec son E Street Band ou de feu Tom Petty avec ses Heartbreakers, Vallières n’a pas d’autre ambition que de rejoindre les gens, le plus efficacement possible : « Même si je signe Vallières, c’est la force conjuguée du band qui fait le plus gros de la job. »

Avec Ingrid pour la douceur, avec Marjo pour la douleur

Dans Homme de rien, il est comme nous tous : il cherche à sortir de sa torpeur : « Mais je mérite mieux / Que de ronger mon frein / Engourdi dans la file / Aligné pour le déclin ». Dans Ensemble parmi les autres, il est rempli d’espoir : « Un jour nous rejoindrons / Ces gens qui nous ressemblent / Sans chercher à qui la faute. » Dans Le jardin se meurt, il constate les dommages : « Le paradis de la banlieue / N’a pas tenu promesse / La famille explosée / Perdue à plein d’adresses ». Avec Ingrid St-Pierre pour que ce soit plus doux, il parle à sa fille Marie. Dans Tout n’est pas pour toujours, il partage « l’heure des adieux » avec Marjo, pour que ce soit plus douloureux.

Être honnête, voir non sans fierté ce qu’il a accompli, afficher défauts et démons, se demander quel sens donner aux années qui viendront, tout en exerçant ce qu’il appelle une « bienveillance ordinaire », c’est tout Vallières, fragile et solide à la fois, foncièrement bon gars mais pas seulement. « Combiné avec la dernière année où t’as pas d’autre choix que de faire un pas de recul, je pense que j’aurais pas pu proposer un disque léger, de pur divertissement. Mais ce qu’il y a de bien avec les chansons, c’est qu’elles demeurent valides, elles peuvent te soulever longtemps après les moments difficiles. » Un bon soir d’été, à la place des Festivals, on chantera Heille Vallières, à tue-tête.

 

Toute beauté n’est pas perdue

Vincent Vallières, La maison Fauve. Dès le 9 avril. À noter qu’une version « moyen métrage » de l’album sera diffusée le 9 avril, à 20 h, à titre de lancement. L’objet télévisuel réalisé par Adrian Villagomez, baptisé Toute beauté n’est pas perdue : dans la bulle de Vincent Vallières, allie des segments documentaires et des performances musicales. Réservation en ligne sur Le point de vente.