Célimène Daudet à la recherche du Chopin noir

La musique classique haïtienne, Célimène Daudet n’en connaissait pas plus que nous l’existence avant de rencontrer le pianiste et compositeur haïtien David Bontemps, leader, à Montréal où il est établi, du quintette de jazz créole Makaya.
Photo: Christophe Berlet La musique classique haïtienne, Célimène Daudet n’en connaissait pas plus que nous l’existence avant de rencontrer le pianiste et compositeur haïtien David Bontemps, leader, à Montréal où il est établi, du quintette de jazz créole Makaya.

Avec son album Haïti mon amour, la pianiste franco-haïtienne Célimène Daudet nous fait découvrir les musiques de Justin Elie, d’Edmond Saintonge et de Ludovic Lamothe, surnommé « le Chopin noir ». Plus d’une heure de musiques cultivées, poétiques et dansantes.

« Même si on le surnomme “le Chopin noir” pour son goût pour le bel canto et le romantisme, il y a chez Ludovic Lamothe une singularité très forte qui en fait une figure de proue », nous dit Célimène Daudet, étonnante et attachante pianiste que nous avions découverte en mars 2018 lorsque son album du 2e livre de préludes de Debussy, paru au même moment que celui de Maurizio Pollini, éclipsait celui du fameux pianiste italien.

Les chemins mènent à Montréal

Lors de ses recherches sur la musique haïtienne, tout convergeait vers Montréal, que Célimène Daudet considère comme le centre de la connaissance en la matière. « Le musicologue Claude Dauphin réalise le travail le plus conséquent et le plus approfondi. J’ai lu son ouvrage Histoire du style musical d’Haïti, qui apprend énormément sur la musique en général. J’aimerais que ses recherches soient davantage connues. Cela va dépendre des interprètes qui vont jouer ces musiques et donner envie à un public de s’y intéresser », résume la jeune artiste, qui avoue avoir pour l’heure assez de matière musicale pour enregistrer encore « deux ou trois albums aussi intéressants ».

De Ludovic Lamothe, Célimène Daudet met en avant la constance de l’inspiration : « Il a beaucoup écrit et tout est bien et harmoniquement très intéressant. » Il y a, à ce titre, du travail éditorial à accomplir : « Les partitions sont pour la plupart en très mauvais état ; des genres de copies de manuscrits avec des parties manquantes… »

La qualité de la musique de Lamothe ne doit pas faire oublier les autres compositeurs dans un disque dont l’ambiance rappelle le bonheur ressenti à la découverte des répertoires du Brésilien Ernesto Nazareth ou du Cubain Ernesto Lecuona. Ainsi, Justin Elie, « qui a fini sa vie aux États-Unis comme compositeur de musiques de films, se distingue par son travail sur les mélodies populaires traditionnelles. Pour les merengues, des danses traditionnelles, il a vraiment réussi à écrire des mesures opposant une main à cinq croches et l’autre à quatre croches. En d’autres termes, il a réussi à écrire dans des partitions ce qui ne s’écrivait pas vraiment, un rythme un peu chaloupé. »

Justin Elie est allé au-delà de la musique pour piano seul. Claude Dauphin a même répertorié une Fantaisie tropicale pour piano et orchestrede sa composition, nous confie la pianiste. Le répertoire des uns et des autres comprend par ailleurs de la musique de chambre et, de manière générale, la pianiste se dit fascinée par la manière dont les trois compositeurs de ce programme, formés au Conservatoire de Paris, ont, de retour au pays, « exploité ce qu’ils ont appris pour écrire une musique singulière imprégnée de leur patrimoine et de leur héritage ».

« J’ai aussi encore beaucoup àdécouvrir, il y a d’autres compositeurs et compositrices d’ailleurs. Je ne peux donc même pas dire à l’heure actuelle si Lamothe est vraiment celui que je place au sommet », résume Célimène Daudet.

En effet, la difficulté de dénicher des compositeurs vient du fait que les partitions, non éditées en large majorité, se transmettaient à l’intérieur d’un petit noyau de pianistes haïtiens qui jouaient ces musiques.

« Cela se passe de rencontre en rencontre. À Paris, des Haïtiens de la diaspora me parlent d’un médecin mélomane à Miami qui collectionne des partitions. Lors d’un voyage à Paris, ce dernier m’apporte des œuvres d’Edmond Saintonge. Et voilà ! J’ai l’impression que les choses se font beaucoup comme cela en Haïti, c’est presque une forme d’oralité. »

Un festival pour retrouver ses racines

Car la musique classique haïtienne, Célimène Daudet n’en connaissait pas plus que nous l’existence avant de rencontrer le pianiste et compositeur haïtien David Bontemps, leader, à Montréal où il est établi, du quintette de jazz créole Makaya.

« David Bontemps a joué une pièce de Ludovic Lamothe. C’est grâce à lui que j’ai découvert cette musique. Lui-même la connaissait grâce à son professeur à Port-au-Prince quand il était petit. J’ai trouvé cela magnifique et David Bontemps m’a mise en relation avec la Société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne du musicologue Claude Dauphin à Montréal. M. Dauphin m’a ensuite envoyé des partitions me permettant de structurer un programme pour faire découvrir cette musique totalement inconnue en Europe. »

La rencontre avec David Bontemps a eu lieu lors du 1er Festival de piano organisé par Célimène Daudet en Haïti en 2017. « J’ai eu à un moment un besoin viscéral de mieux connaître mes racines. C’est un cheminement que l’on peut retrouver chez chacun d’entre nous. En ce qui me concerne, ce ne fut pas le cas enfant, adolescente ou jeune adulte, mais vers la trentaine, tout d’un coup, j’ai ressenti ce besoin personnel. Je voulais connaître ce pays, passer du temps là-bas, et surtout m’y impliquer. »

Célimène Daudet, dont la mère est d’origine haïtienne, avait des connaissances de la culture « à travers la littérature et la peinture », mais souhaitait pouvoir y contribuer. « En cherchant une porte d’entrée dans le pays, j’ai conçu le projet un peu fou d’un festival de piano. Il restait quelques pianos en Haïti, mais en très mauvais état. Ne voulant pas faire un festival au rabais, et même si c’est un pays en difficulté où rien ne fonctionne facilement, je voulais un aussi bel instrument que dans n’importe quel festival. » Une association a été montée pour lever des fonds et un piano spécialement conçu pour les climats tropicaux (les bois et colles sont adaptés pour supporter l’humidité) a été acheté.

Multiplier les contacts

Le festival a vu le jour en 2017, partagé entre Port-au-Prince et Jacmel. « Il avait pour particularité d’être autour d’un piano, avec des récitals et de la musique de chambre en collaboration avec des artistes haïtiens, par exemple des poètes. » Il y avait aussi des ateliers pour les enfants et des formations pour les professeurs.

« Les concerts étant gratuits, le public était très varié. Il n’y avait pas non plus de places désignées, puisqu’il n’y a pas de salles de concert. Nous pouvions avoir un ministre et la marchande de cacahuètes du coin de la rue assis l’un à côté de l’autre. » La musique dite « savante » n’a donc subi aucun ostracisme au nom de quelque élitisme supposé : « La musique en Haïti est quelque chose de festif et de rassembleur qui nous élève, quel que soit le type de musique. Les gens sont venus à un rassemblement heureux », se réjouit Célimène Daudet.

La 2e édition en 2018 a, hélas, dû être interrompue à mi-chemin en raison de soulèvements populaires qui perduraient en 2019. En 2020, la COVID s’est ajoutée à la crise politique. « Je ne baisse pas les bras », nous dit Célimène Daudet, « il faut repenser le projet dans le contexte d’Haïti en ce moment pour ne plus avoir à faire de route dans le pays. L’objectif est d’avoir un second piano [à Jacmel] pour voyager en avion entre les deux villes. Si on attend indéfiniment que cela s’arrange, on ne fera jamais rien. »

Pour l’heure, la pianiste multiplie aussi les contacts avec des artistes haïtiens. De ses rencontres mémorables, elle cite « plusieurs écrivains, notamment James Noël, un romancier qui a signé un beau premier roman, Belle merveille, il y a deux ans, et Jean d’Amérique, qui vient de publier son premier roman, Soleil à coudre. Il y a aussi le poète Beonard Kervens Monteau, qui vit en Haïti, et des peintres, dont Frantz Zéphirin, qui a réalisé pour le festival un projet à partir d’une carcasse d’un piano Pleyel détruit pendant le séisme de 2010. Il l’a entièrement peint et l’œuvre a été exposée pendant le festival : un objet magnifique. » Le prochain projet alliant musique et lectures associe Célimène Daudet et Dany Laferrière, Portrait d’Haïti, sera présenté à Rezé, près de Nantes, en France, le 2 juin.

Le disque Haïti mon amour est édité par NoMadMusic. Comme souvent ces temps-ci, il est accessible en streaming et en téléchargement, mais le produit physique semble retardé sur notre continent même si NoMad est affilié à PIAS, comme Hyperion ou Harmonia Mundi. Il reste possible de l’acquérir ailleurs ou d’espérer que de grands distributeurs sur notre territoire le fassent venir.

 

Haïti mon amour

Oeuvres de Lamothe, Elie, Saintonge et Chopin, Célimène Daudet, NoMadMusic NNMM087