Reprise débordant d’enthousiasme pour l’Orchestre Métropolitain

Tony Siqi Yun, le Torontois de 19 ans, vainqueur de la Compétition musicale internationale de Chine, a pu performer sur scène avec l’Orchestre métropolitain.
Antoine Saito Tony Siqi Yun, le Torontois de 19 ans, vainqueur de la Compétition musicale internationale de Chine, a pu performer sur scène avec l’Orchestre métropolitain.

Intitulé « Clara Schumann selon Tony Siqi Yun », le programme de l’Orchestre Métropolitain (OM), qui renouait avec les concerts devant public, samedi, était plutôt le second volet de l’intégrale Brahms de Yannick Nézet-Séguin. Mais d’une part comme de l’autre, l’enthousiasme débordait la musique.

Puisque l’OM a mis en avant la première prestation montréalaise du pianiste de 19 ans, penchons-nous prioritairement sur ce sujet. Le Torontois, vainqueur de la Compétition musicale internationale de Chine, à laquelle est associée l’Orchestre de Philadelphie, virevolte avec une légèreté de touche admirable. Ses moyens sont exceptionnels.

Question de style

Commenter le jeu de Tony Siqi Yun dans le Concerto en la mineur op. 7 de Clara Schumann rappelle une parole de Nadia Boulanger à Astor Piazzolla quand celui-ci alla étudier à Paris en 1955 : « À quoi bon vouloir ressembler à Stravinski ? On en a déjà un ! » Appliqué au concert de samedi, le décalque serait : « On a déjà un Lang Lang. Pas besoin de deux ! » Par « Lang Lang », on entend évidemment les pires travers de Lang Lang : son goût de…

Tony Siqi Yun a joué le concerto de Clara Schumann (le premier mouvement surtout) comme du sous-Chopin englué dans du miel à l’eau de rose. C’est évidemment totalement hors sujet pour cette œuvre d’une jeune virtuose de 16 ans.

En 1835, dans la société bourgeoise de Leipzig, où une femme ne « devait pas désirer composer » (les mots sont de Clara), il était absolument inconcevable qu’une jeune fille de bonne famille se laisse aller à un tel épanchement émotionnel.

C’est dans l’équilibre entre la volubilité, l’expression raffinée, la mesure et le tact, qualités reconnues de la pianiste Clara Wieck partout en Europe, que ce concerto trouve sa voie. On peut l’écouter ainsi dans l’enregistrement de Gabriela Montero, avec l’Orchestre du CNA et Alexander Shelley (Analekta). Avec la finesse de son toucher, Tony Siqi Yun a largement les moyens de faire mieux. Il faut juste canaliser lesdits moyens.

Le concerto était précédé d’une très agréable œuvre de la compositrice afro-américaine Valerie Coleman, créée en 2019 par Yannick Nézet-Séguin à Philadelphie. Composition très bien troussée, qui montre qu’un cocktail de Ginastera et de Copland, ça marche toujours bien, même 30 ou 40 ans après leur mort. Maintenant que le sacro-saint mot d’ordre des institutions musicales semble être de devenir le reflet des communautés (notre récent article « Au concert pour réapprendre à être ensemble »), allons-nous passer d’un coup de l’avant-gardisme stérile au néoréactionnaire stérile ?

Les lourds secrets de Brahms

L’ouverture des salles de spectacle fait très plaisir aux artistes. Yannick Nézet-Séguin l’a maintes fois souligné lors de ses discours amenant le spectacle à une durée de 1 h 50 sans pause.

Avec la troisième vague, le chef québécois risque de se féliciter de s’être empressé de programmer la fin de son cycle Brahms les 11 et 17 avril. Cette stratégie visant à fêter les retrouvailles avec le public contraste avec celle de l’OSM qui a annoncé jeudi en tout et pour tout deux rendez-vous en chair et en os d’ici au 5 mai : un concert Barber et Still dirigé par le chef assistant Thomas Le Duc-Moreau les 7 et 8 avril et un concert pour cordes avec Andrew Wan et James Ehnes les 4 et 5 mai !

Brahms, donc. Après une Symphonie n° 1 impressionnante en webdiffusion, la Symphonie n° 2 a été emportée, voire balayée, par l’enthousiasme des retrouvailles. Si toutes les symphonies de Brahms sont des énigmes, la deuxième est sans doute la plus imperméable. L’idée de « Symphonie pastorale de Brahms » a bon dos. D’un côté, Brahms décrit à son ami Hanslick son œuvre comme « aimable et joyeuse ». De l’autre, il écrit à son éditeur Simrock : « La nouvelle symphonie est si mélancolique que vous ne le supporterez pas. Je n’ai jamais composé quelque chose d’aussi triste. Il faut que la partition soit reliée de noir. »

Une piste s’ouvre si l’on considère la relation de Brahms à Clara Schumann. La symphonie deviendrait alors un rêve secret — ce Heimliches schwärmen que Nietzsche décelait dans la musique du compositeur.

Deux des mouvements ne posent guère de problème à Yannick Nézet-Séguin et à l’Orchestre Métropolitain : le troisième et le quatrième. L’allegretto grazioso avance avec confiance vers un Finale dont le sotto voce (à voix feutrée) est trop fort et piaffant. Assurément, tout le monde est tellement heureux de jouer que la question ne se pose pas si ce Finale est une défaite chargée d’espoir (fascinante vision mise en avant par Ferenc Fricsay ou Kurt Sanderling), une fuite en avant ou un triomphe réel, magnifié comme samedi par des cuivres éclatants.

Le problème qui reste à creuser pour le chef et ses auditeurs reste celui des deux premiers mouvements. L’Adagio non troppo (deuxième mouvement), pour la signification de l’épisode grazioso aux bois (ici absolument « insignifiant »), et le premier mouvement, car il pose le problème de la tenue rythmique.

Convient-il de s’emballer et de piaffer dans ce volet initial ? Les conflits intérieurs pourraient alors s’exprimer avec une volonté d’en découdre avec soi-même. Yannick Nézet-Séguin ne serait pas le premier (Carlos Kleiber, Carl Schuricht) à penser ainsi. Mais la partition appelle plutôt un équilibre cosmique, un « ordre des choses » au sens grec, spirituel et harmonique (Giulini) ou orchestral (Haitink, Levine, Abbado, Szell).

On comprend que, samedi, l’adrénaline du moment dépassait toute autre considération. La fascinante et fabuleuse Symphonie n° 2 de Brahms était sans doute le substrat symphonique le plus fragile pour subir l’accumulation de tant d’impatience.

Clara Schumann selon Tony Siqi Yun

Valerie Coleman : Umoja (création canadienne). Clara Schumann : Concerto pour piano op. 7. Brahms : Symphonie n° 2. Tony Siqi Yun (piano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, samedi 27 mars 2021. Webdiffusion à partir du 9 avril.